Couronne 264 et Couronne 151, 2019

Jean-Pierre Morin à l'heure du couronnement

Le regard bleu acier de Jean-Pierre Morin n’a rien perdu de son intensité. Sa fascination pour les formes, les protocoles et le patient assemblage non plus. Pour sa première exposition à la Galerie 3, le sculpteur a façonné des cônes et des couronnes à la force émouvante, d’une majestueuse gravité.

On reconnaît la signature du dompteur d’aluminium et d’acier, qui construit grâce à un nombre infini de petits cubes des formes courbes et élégantes. De grands formats pointent vers le ciel comme des silhouettes de conifères. Une immense couronne d’aluminium semble avoir appartenu à un géant. La scène a des allures de conte.

Les petits formats portent des teintes bleu vibrant ou rouge vif — des couleurs satinées et lisses obtenues par anodisation, le procédé industriel utilisé pour colorer, entre autres, les mousquetons. L’œil est attiré par la couleur et tente de reconstituer la forme en bondissant d’un carré à l’autre. Ce jeu intéresse beaucoup Jean-Pierre Morin, qui s’amuse lui-même à rassembler les objets qui se trouvent dans son champ de vision par couleurs. Les voitures sur l’autoroute, par exemple, où le blanc a supplanté le gris, qui dominait il y a quelques années.

Cône 2533, 2019, Aluminium, 166 x 46 x 46 cm

En observant les pièces, les connaisseurs verront une similitude avec la série Éruption, que le sculpteur avait présentée à l’Espace Parenthèses du Cégep de Sainte-Foy. Pour les assembler, il fixait de petits carrés de métal sur une matrice de bois et les joignait par des points de soudure.

«Pour les Couronnes, c’est l’inverse», indique Jean-Pierre Morin. «La matrice a la forme d’un tiers de cône et les carrés sont placés à l’intérieur. Ça donne une forme extérieure plus régulière et les soudures sont à l’intérieur [de la couronne].»

Grande couronne 173, 2019, Aluminium brossé, 143 x 140 x 83 cm - Photo Le Soleil, Patrice Laroche

Il s’agit à la fois d’un travail de moine et d’une tâche de titan. Chaque cube est découpé, chacune de ses arêtes tranchantes est limée. Puis, l’artiste place chaque petit bloc dans la maquette pendant qu’un soudeur les assemble. Dans l’empilade vertigineuse de 13 cônes, il y a près de 5000 petits carrés.

13 cônes, 2019, Aluminium, 212 x 52 x 52 cm

Les titres portent les traces de l’esprit mathématique du sculpteur. «Les chiffres qui sont dans les titres des couronnes correspondent aux nombres de cubes qui forment les pièces», révèle-t-il.

L’exploration des formes coniques, amorcée pour des œuvres d’art public, s’accompagne d’un minutieux désordre dans les angles. «Les pièces ne sont jamais parallèles ni perpendiculaires. Ça permet de créer une vibration. Ça rend les objets plus dynamiques», expose le sculpteur. Malgré l’instauration d’un protocole, l’assemblage intuitif, aléatoire, amène toujours une surprise lorsque le résultat apparaît.

L’exposition de ces nouvelles pièces a donné envie aux propriétaires de la galerie d’intégrer trois œuvres complémentaires. Deux grands dessins de Jean-Pierre Morin datant de 2017 mettent en valeur la fulgurance de son trait de crayon, qui crée des tornades de graphite faites de lignes brisées enchevêtrées.

Sans titre, 2017

Une photo de la sculpture Réservoir II, prise par le peintre Pierre Blanchette, trône dans une boîte lumineuse sur le mur du fond de la galerie. «La photo a été prise sur son terrain dans les Cantons de l’Est, note-t-il. Pierre m’en a envoyé plusieurs au fil des ans, dont une où la sculpture est encerclée par une douzaine de dindons sauvages.»

Une photographie de la sculpture Réservoir II (2007) de Jean-Pierre Morin prise par Pierre Blanchette

La forme verticale au-dessus bombé est liée aux souvenirs d’adolescence de Jean-Pierre Morin. «Je suis allé travailler à la cueillette du tabac en Ontario quand j’avais 16 ans, en train. À l’entrée des villes, il y avait des châteaux d’eau, comme des ampoules géantes, blanches. C’était tellement démesuré dans l’espace, comme s’il n’y avait plus de proportions. Cet effet-là m’avait beaucoup intrigué.»

Cônes et couronnes, jusqu’au 13 octobre au 247, rue Saint-Vallier Est, Québec. Info : www.lagalerie3.com