En jouant dans le ventre du piano et en pinçant les cordes ou en s’activant sur le pédalier ou la console discrète qui lui permet de faire surgir les sons, Jean-Michel Blais construit agilement ses architectures sonores.

Jean-Michel Blais: la poésie des bruits ambiants

CRITIQUE / Quelques notes résonnent comme des gouttes d’eau qui tombent, puis les mains de Jean-Michel Blais s’élancent sur le clavier, ses doigts et ses poignets roulent, puis des sons électroniques, activés par le musicien, s’enroulent autour du son du piano.

Sur son deuxième album Dans ma main, Jean-Michel Blais a associé une citation à chaque pièce. Celle de Basquiat, «I cross words so you can see them more» (Je raye les mots pour que vous  puissiez mieux les voir), résume bien la résonance à la fois étrange, profonde et extatique qui nous gagne peu à peu à chaque écoute de cette collection de moments fins et étincelants.

En spectacle, on plonge dans un état à la fois grisant et engourdi, comme lorsqu’on pressent, au bord du sommeil, que les rêves qui nous attendent seront vertigineux.

«J’aime toujours commencer direct, faire comme si ça allait être de même tout le long, pour que les gens se demandent s’ils sont à un show classique», lance Jean-Michel Blais, après avoir livré sa première pièce. Le sympathique ovni néo-classique-électro-etc. évoque les conventions pour mieux les mettre à sa main. Au rappel «inattendu» et au silence figé d’un public trop bien dressé, il préfère la poésie des bruits ambiants. Il invite les spectateurs à bouger, voire à dormir s’ils le souhaitent, pour profiter le mieux possible de ce temps d’arrêt où les téléphones se ferment et les oreilles s’ouvrent.

Échantillons sonores

Lui-même intègre à ses compositions des échantillons sonores saisis au hasard de son quotidien ou tirés d’archives. Comme la citation de David Attenborough, la voix de la série Planet Earth, qui répond, lorsqu’on lui demande s’il croit en Dieu, que, comme les termites aveugles, mais parfaitement organisés, ses sens ne lui permettent probablement pas de saisir tout ce qui existe. «Il n’a jamais voulu me laisser utiliser l’extrait [sur le disque], mais au moins j’ai une lettre signée de sa main qui me dit non», raconte le pianiste, plein d’admiration pour le «Charles Tisseyre anglais».

Entre les grands élans de piano et les mixes texturés, il cite Saint-Denys Garneau et Safia Nolin, parle des hivers de Limoilou et de la chaleur que lui apporte la salle Octave-Crémazie pleine, dans une ville où il a habité longtemps, même si «ça paraît bien» d’avoir joué  devant des poignées de spectateurs à Manchester ou à Berlin.

S’il laisse couler beaucoup de mots, son piano demeure le plus bavard. En jouant dans le ventre de la bête et en pinçant les cordes ou en s’activant sur le pédalier ou la console discrète qui lui permet de faire surgir les sons, Jean-Michel Blais construit agilement ses architectures sonores. C’est fascinant de le voir à l’œuvre. Le public attentif et fébrile était visiblement conquis.

Le Grand Théâtre de Québec a annoncé une supplémentaire le 19 février 2019.