Jean-Denis Beaudoin signe le texte de la pièce «Dévoré(s)» en plus d'en interpréter un personnage.

Jean-Denis Beaudoin: lutter contre son monstre intérieur

Curieux d’explorer le mécanisme de la peur sur scène, l’auteur et comédien Jean-Denis Beaudoin propose juste à temps pour l’Halloween «Dévoré(s)», une pièce de «théâtre horrifique» ancrée dans ses propres angoisses et explorant à la fois la crainte de l’autre et l’obsession d’être présent dans son regard.

«Dans mes pièces, le danger n’est pas extérieur aux personnages. Ils sont leurs propres dangers», évoque l’auteur, qui l’admet de lui-même : il se cache «un peu» derrière les figures qu’il décrit. «Je ne trouve pas ça intéressant de parler juste du fait que j’ai vécu de l’anxiété. Même si oui, c’est important d’en parler et c’est le propos même du spectacle», avance-t-il au fil d’une entrevue où il confiera qu’il a entrepris un exercice de psychanalyse. On aurait pu s’en douter, comme le processus avait déjà été entamé sur scène avec sa première pièce, Mes enfants n’ont pas peur du noir.

«Pour [cette pièce], j’avais creusé dans mon enfance, confie-t-il. C’était la découverte de toute cette noirceur-là que moi je portais jeune et à l’adolescence. C’était comme si mes personnages découvraient aussi eux-mêmes leur propre noirceur. Là, on est à une étape que je qualifierais de début de ma vie adulte où je savais que c’était là, mais que je voulais m’en débarrasser. Donc j’étais pleinement dans la lutte. La lutte contre moi-même, contre mes angoisses.»

Dévoré(s) nous convie dans une fête d’Halloween un brin sinistre, dans un monde où faire la tournée du voisinage pour récolter des bonbons n’est plus envisageable. Des êtres étranges rôdent aux alentours, même que leur présence a forcé la fermeture des écoles. Vaut mieux donc rester encabané devant la télé, surtout qu’il y a de l’argent à faire si l’on se plie au jeu d’une téléréalité où les participants auront le loisir de repousser leurs limites.

«Je trouvais intéressant de réfléchir à ce que serait l’Halloween dans un monde où on a peur de sortir de chez nous et que la représentation du monde extérieur passe presque complètement par la télé», illustre Beaudoin.

Au cœur de son récit, un jeune homme troublé au point d’en être paralysé, sa mère prête à tout pour gagner un jeu télévisé et un inquiétant livreur de lait par qui l’horreur viendra s’installer.

«Il y a plusieurs types d’anxiété. Pour moi, c’était vraiment psychologique. Moi, je suis hyper lucide dans la vie. Quand tu es conscient de ça, tu t’extériorises entièrement et ça te dépossède. Mon personnage central est solidement dépossédé. Il essaie d’être actif, mais il en est incapable. C’était le gros défi de mon personnage principal : de le mettre au centre de son trouble que lui-même a de la misère à définir et qu’il finit par exprimer dans une espèce de démence», explique Beaudoin.

«Mon personnage d’auteur n’est pas celui qui croit être la bonne personne, ajoute-t-il. Il se positionne du côté des gens qui cherchent à être meilleurs, qui creusent dans leurs propres angoisses, qui luttent avec leurs propres démons et qui portent une noirceur, une forme d’anxiété. Pour moi, c’est ça qui est épeurant. En même temps, j’évolue comme personne. Le prochain chapitre, je ne le connais pas. Là, je suis dans l’acceptation et c’est intéressant.»

Horreur et téléréalité
Friand de cinéma d’horreur — il cite notamment le film Midsommar d’Ari Aster, qui l’a récemment interpellé —, Jean-Denis Beaudoin se dit aussi intéressé par la téléréalité. De là le jeu malsain qui s’est invité dans sa nouvelle pièce, qui a dû être reportée d’une saison à cause des travaux de rénovation du théâtre Périscope.

«J’aime vraiment la téléréalité», note l’auteur, qui interprète aussi un personnage dans Dévoré(s). «Je comprends tout ce que ça a de néfaste, mais je ne suis pas de ceux qui disent : “je regarde ça juste pour rire”, reprend-il. Non. Je regarde ça parce que ça me fascine. Je trouve ça beau de voir des humains, quel que soit leur rang social. Je trouve ça fascinant de voir des humains interagir dans le cadre d’un jeu où tout est magnifié.»

Il cite l’exemple d’Occupation double : «C’est du gros montage. Ils sont enfermés à la journée longue. Ils ne font rien d’autre. Ils n’ont pas le droit d’avoir de livres, ils n’ont le droit de rien faire. Ils n’ont pas de cartes, ils ne jouent pas. Ils sont juste pris entre eux. Ils s’ennuient. Nous, ce qu’on voit, c’est juste la minute où ils se sont pognés dans la journée.»

Dans Dévoré(s), Jean-Denis Beaudoin pousse l’exercice loin, question de semer le doute. Qui sont les vrais monstres? Ceux qui sont prêts à tout pour se faire voir à la télé ou ceux qui s’en délectent devant leur écran?

Dédiée à des spectateurs âgés de 16 ans et plus, la pièce mise en scène par Jocelyn Pelletier comporte des scènes de violence qui seront appuyées par le concepteur d’effets spéciaux Guillaume Perreault. «Ce qui est gore, je tripe moins, même si dans Dévoré(s), on y touche. À ceux qui vont être choqués par la violence graphique, [je dis que] c’est un spectacle qui parle de lutter contre soi-même. Pour moi, c’était nécessaire de pousser mes personnages jusque là. Après, oui, je pense que ça va faire réagir», croit celui qui ne cherche pas à se faire aimer à tout prix.

«Je fais du théâtre pour marquer les esprits, nuance-t-il. Positivement ou négativement. Le terme plaire, ça ne me dit rien. Ce n’est pas ça l’objectif de mon théâtre. L’objectif, c’est qu’on s’en souvienne. De viser le meilleur dénominateur commun au théâtre, pour moi, c’est une erreur. Après, tu trouves ton public au fil des représentations et si ça déplaît, ça reste positif, parce que ça fait ressentir quelque chose. Si tu détestes un spectacle, tu as vécu quelque chose. Tu t’es confronté à toi-même et à tes positions...»

La pièce «Dévoré(s)» est présentée au Périscope du 29 octobre au 16 novembre. La représentation du 31 octobre sera suivie d’un bal masqué. Le texte a été publié aux éditions L’Instant même.