Pour Jean-Christophe Spinosi, la musique est une fête, qu'il faut aborder avec simplicité et humanité.

Jean-Christophe Spinosi: faire de chaque concert une fête

En écumant Internet, on peut voir Jean-Christophe Spinosi, bandeau au front, conclure une prestation triomphale au festival des Vieilles Charrues en jouant au violon un solo de Van Halen... on peut aussi le voir diriger le requiem de Mozart en habit de gala, avec la même joie profonde et le même souci que chaque note s'élève pour atteindre les spectateurs en plein coeur.
Pour le chef et violoniste, à qui on ne donnerait pas ses 53 ans, la musique est une fête, qu'il faut aborder avec simplicité et humanité. Il a ses quartiers à Brest, en Bretagne, où il a fondé l'ensemble Matheus, un fougueux groupe de haute voltige musicale qui navigue dans les répertoires classique, baroque, contemporain et lyrique en osant des formules déjantées, comme des «combats» avec d'autres orchestres, des segments karaoké ou des évènements spéciaux comme La folle nuit des Matheus.
C'est un ami de longue date de Marie-Nicole Lemieux, qu'il retrouvera auprès des Violons du Roy cette semaine à Québec et à Montréal.
Q Votre parcours regorge d'initiatives qui décloisonnent la musique classique et lui ajoute un brin de folie, sans pour autant sacrifier la qualité de l'interprétation. D'où vous vient cette volonté?
R Je suis toujours un gamin, je viens d'une famille nombreuse et j'ai cinq enfants, je suis un être collectif. J'ai voulu faire de la musique sérieusement, intensément, avec tout mon coeur et avec passion, que tous peuvent comprendre et recevoir. Lorsqu'on joue de la musique du siècle passé, on a beaucoup de respect, on voudrait faire le mieux possible, et on ne l'aborde plus de manière simple et humaine. On a toutes les occasions de s'égarer, avec la musique classique. Dans la forme, dans la plastique, dans les formules, parce que c'est grandiose, c'est fait par des génies et que ce sont des équations. On en vient à l'admiration et à la vénération, mais ce n'est plus de l'amour - et pour moi, l'amour est à l'origine de tout.
Q Avec l'ensemble Matheus, vous réinventez la présentation des concerts. Qu'est-ce qui vous incite à vous donner ces permissions?
R La musique doit être remise en contexte. Moi, ça me paraît bizarre de jouer des musiques drôles et absurdes comme du Rossini dans un silence total, devant des gens qui sont plus sérieux que s'ils se trouvaient devant le directeur des impôts. C'est très étrange, ce cérémonial d'adopter la même attitude pour un requiem que pour une musique extraordinairement festive. Ça, c'est vraiment une maladie propre à notre époque. Le cérémonial du concert classique, je le trouvais absurde quand j'étais petit, mais aujourd'hui à l'époque des réseaux sociaux, alors que le monde a changé et que les formats ont changé dans tous les domaines artistiques autres que la musique classique, c'est encore plus absurde. On n'est pas des conservateurs de musée. Souvent, j'ai l'impression que les oeuvres sont des machins qui flottent dans le formol, alors que moi j'ai envie de pleurer et de rire avec la musique. J'essaie d'avoir un regard enfantin, mais très sincère, sur tout ça.
Q Comment cette liberté se manifeste lorsque vous êtes chef invité, comme ce sera le cas avec les Violons du Roy?
R C'est pareil. L'intérêt pour les orchestres qui invitent les chefs est que le chef reste lui-même, sans peur et avec bonheur. Je crois que c'est plus intéressant pour les musiciens d'avoir une vraie personne que quelqu'un qui s'adapte sans arrêt. Rencontrer des gens différents, c'est génial. Après, on peut s'attacher, au fil des réinvitations. C'est humain.
Q Vous avez tissé au fil du temps des amitiés musicales marquantes, pensons à Cecilia Bartoli, Philippe Jaroussky et plus particulièrement Marie-Nicole Lemieux. Vous abordez la musique avec le même esprit joyeux et sans complexe, est-ce ce qui vous a rapprochés?
R Oui, elle a un esprit très joyeux, mais elle vit aussi le drame de manière très intense et c'est ce qui fait la richesse de son art. Il n'y a pas une seconde de musique qui ne sort pas de son coeur. Marie-Nicole, je l'aime d'un amour sincère, je trouve qu'elle est vraie. Tous les deux, nous sommes très libres, je crois. La musique nous renverse le coeur et nous sommes transparents. Ce qui est une richesse, mais aussi un problème, dans la vie en général.
Q J'aimerais que vous parliez de ce que Rossini et Mozart, dont vous dirigerez des airs pendant le concert et avec qui vous avez une relation de longue date, amènent dans votre vie.
R Mozart, c'est le génie des émotions humaines. Dans ses correspondances, il écrit : «Amour, amour, amour, voilà la vraie âme du génie». Il trouve les bonnes notes, les bonnes harmonies, les bonnes variations pour exprimer les turpitudes du coeur humain. C'est le metteur en scène parfait du théâtre de la vie. Rossini utilise un procédé différent. Sa musique est plus mécanique, mais ce n'est pas péjoratif, c'est une mécanique légère, gracieuse et inspirée. Ce sont des séquences qui mettent en situation les personnages qui progressent par vagues et par à-coups. Il réussit le paradoxe de rendre les émotions par des formes géométriques. Pour faire vivre la musique de Mozart, il faut la pervertir un petit peu, l'étirer, c'est-à-dire, ici et là, faire une note un peu trop tôt ou trop tard. Alors que pour que l'émotion naisse chez Rossini il faut suivre rigoureusement le tempo, ce qui crée une énergie diabolique qui rend l'affect visible. Le précipité des émotions n'est pas produit de la même façon.
Vous voulez y aller?
Quoi: concert Lemieux et Spinosi
Qui: Jean-Christophe Spinosi (chef), Marie-Nicole Lemieux (contralto) et les Violons du Roy
Quand: jeudi 28 septembre à 20h
: Palais Montcalm
Billets: 60,50 $ à 86,50 $ (23 $ pour les 30 ans et moins)
Infowww.violonsduroy.com et 418 643-8131