Dans «Place publique», Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui ont voulu s’amuser des travers de la société, où les réseaux sociaux sont une façon de se mettre en scène en permanence.

Jaoui et Bacri à l'ère des médias sociaux

Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ont remporté quatre fois le César du meilleur scénario. Leur séparation en 2012, après 25 ans de vie commune, n’a pas ébréché leur collaboration. Ils ont écrit à quatre mains «Place publique», comédie chorale sur une pendaison de crémaillère qui devient un prétexte pour explorer les questions de superficialité, la vieillesse, les réseaux sociaux, les classes sociales, le cynisme et l’idéalisme… Le Soleil s’est entretenu avec cette femme affable et brillante de ce nouvel essai.

Q Il s’écoule environ cinq ans entre chacune de vos productions avec Jean-Pierre Bacri. Une question de rythme ou de hasard?

R Apparemment, c’est notre rythme «naturel». Comme on tourne chacun de notre côté, que moi je fais des concerts et qu’on n’a pas de pression financière d’aucune sorte, on écrit pendant deux ans, puis, avec la préproduction, on tourne aux quatre, cinq ans.

Q J’imagine que si vous continuez à écrire ensemble, ce n’est pas plus difficile qu’avant?

R (Rires) Non. On se connaît bien, on se respecte et on s’aime toujours aussi bien. Et on a toujours autant de plaisir à chercher ensemble de quoi on veut parler et à confronter nos opinions.

Q À ce propos, vous faites une critique assez virulente de la superficialité en général et celle qu’on retrouve sur les réseaux sociaux en particulier. Est-ce le cas?

R Disons que c’est un phénomène assez récent et qui change considérablement si ce n’est les rapports humains, la dramaturgie. On n’écrit plus de la même façon. On avait envie d’en parler de façon plus frontale. On assiste à une drôle de transmutation. On peut être dans une fête [comme dans le film], un moment du présent et du vivant, et passer la soirée ailleurs! Ça accentue les travers humains.

Q Votre film s’intitule Place publique, mais il se déroule dans une fête privée. C’est une référence au fait qu’avec les téléphones dits intelligents et les médias sociaux, il n’y a plus rien qui est vraiment privé. Où vous situez-vous?

R Comme tout progrès, il y a une part de régression… Je ne peux pas dire que je sois pour avec tant de haine déversée, les fake news ou tout ce que vous voulez. Personnellement, je ne vais pas du tout sur les réseaux sociaux. Déjà que je ne lis pas les critiques de mes films, je ne vais pas commencer. Bien sûr, c’est génial un iPhone, d’avoir autant d’information à portée de main, d’avoir un dictionnaire sur soi, une tonne de livres à consulter, c’est fabuleux.

Q Vous avez aussi voulu évoquer le temps qui passe et le vieillissement qui l’accompagne. Ça vous préoccupe?

R Oui, ça nous arrive. On s’inspire souvent de ce qu’on connaît. Et comme on se distribue des rôles... Ça nous est arrivé d’y réfléchir et de s’amuser avec ça.

Q Parlant des rôles, vous jouez dans le film un couple séparé dont la fille a écrit un livre inspiré de ses parents. Jusqu’à quel point vous moquez-vous de vous-mêmes avec vos personnages respectifs?

R Oui, on s’est un peu amusé avec ça, même si nos personnages ont peu à voir, au fond, avec ce que nous sommes vraiment, surtout pas celui de Jean-Pierre [un bourru cynique et jaloux maladif], qui est plutôt à l’opposé de ce qu’il est. Mais comme les réseaux sociaux sont une façon de se mettre en scène en permanence ou de faire de sa vie le film qu’on voudrait que les gens voient, ça nous amuse de jouer avec ça.

Q Place publique se déroule en une soirée, en respectant la règle du théâtre classique de l’unité de lieu, de temps et d’action. Qu’est-ce qui vous a motivé à opter pour le huis clos?

R Plusieurs raisons. Pendant un moment, on a eu envie d’écrire pour le théâtre. Après, ça nous laissait une porte de sortie si on ne voulait plus le faire en film. Ensuite, le film précédent [Au bout du conte, 2003], il y avait 53 décors, c’est très fastidieux et onéreux. Là, ça nous permettait aussi de parler de plusieurs classes sociales sous le même toit.

Q Impossible de ne pas faire de parallèle d’ailleurs avec La règle du jeu (1939), le classique de Jean Renoir. Êtes-vous du genre à revendiquer vos influences ou plutôt à les taire?

R Entre les deux. C’est toujours délicat quand on parle des auteurs ou des films qu’on aime. Parce qu’il va y avoir des comparaisons. C’est très gênant de dire «je fais partie de l’école de Bergman ou de Renoir». Ça ne paraît pas très humble. Mais quand je dois jouer un rôle, j’aime bien voir ce qui a été fait avant. J’ai vu tous les films qui se passent pendant une fête, pour la mise en scène et pour l’écriture. Ensuite, on essaie quand même de faire une œuvre originale.

Q Vous êtes chanteuse, mais la grosse surprise de ce film, c’est plutôt de voir Jean-Pierre Bacri pousser la chanson, deux fois plutôt qu’une avec Les feuilles mortes (de Prévert, popularisé par Yves Montand) et Osez Joséphine (de Bashung). Comment les avez-vous choisies?

R Les feuilles mortes, c’était évident. Après l’avoir entendu à une soirée, j’avais envie qu’un jour elle soit dans un de nos films. Elle est d’une beauté incroyable. Le choix de la chanson de la fin a été beaucoup plus difficile. C’était plutôt un choix de Jean-Pierre, auquel je souscrivais complètement.

Q Vous n’avez pas eu le goût de chanter?

R (Rires) Je le ferai dans un autre film.

Q Actrice, chanteuse, scénariste, réalisatrice, vous êtes une artiste accomplie. Est-ce qu’il y a une casquette que vous préférez?

R Je continue à les aimer toutes, de façon différente. J’ai pas envie de choisir — je vais au gré de l’inspiration.