La vie de Jacques Godbout est une riche leçon d’histoire.

Jacques Godbout: l’inventaire d’une vie

Maintenant que le livre est là, sur les tablettes, on dirait que ça va de soi: Jacques Godbout se devait de raconter sa vie, particulièrement riche, et entremêlée avec tout un pan de l’histoire du Québec moderne. Pourtant, le cinéaste, écrivain et essayiste a créé «De l’avantage d’être né» en premier lieu… parce qu’il avait pitié d’un archiviste.

«J’ai déposé mes manuscrits, mes documents, toutes sortes de choses, à la bibliothèque à Ottawa, il y a plusieurs années. J’ai rencontré un archiviste qui mettait de l’ordre là-dedans. Et je me suis découragé pour lui, je me suis dit qu’il ne s’y retrouverait jamais! Alors je lui ai fait un bilan, un inventaire», raconte Jacques Godbout au bout du fil.  

Comme avec tous ses manuscrits depuis les débuts de sa carrière, il a fait lire le document à sa femme Ghislaine. C’est elle qui a vu le potentiel et lui a dit d’ajouter des détails, pour qu’on puisse comprendre dans quel contexte tel livre, tel film, ou tel participation à un mouvement ont été faits. «Et voilà, vous avez le livre que j’ai rédigé!» lance l’octogénaire.

Il précise que son patron chez Boréal, Pascal Assathiany, lui poussait dans le dos depuis longtemps pour faire quelque chose du genre. Tout comme des étudiants et des lecteurs qu’il continue de rencontrer fréquemment. «Je savais que j’arrivais aussi à la fin d’une vie, jusqu’à un certain point, et je commençais à avoir peur de perdre la mémoire. On est quand même entouré de gens à un moment qui nous font frissonner parce qu’ils disparaissent», laisse-t-il tomber, lucide. 

N’empêche, une question le taraudait: les lecteurs vont-ils trouver la démarche pertinente? Si cette autobiographie est rédigée dans un ton plutôt factuel, on sent quand même à la lecture une sorte de préoccupation constante sur l’utilité de sa création, de ses engagements. «Ça m’a toujours étonné, cette espèce d’angoisse. J’ai toujours eu peur d’ennuyer les gens. Alors pour ne pas les ennuyer, je changeais de véhicule. Déjà, de publier ce livre, je me disais, mais qui est-ce que ça peut intéresser? Mais les gens autour de moi m’ont dit : “Non, t’as vécu dans un monde qui est en quelque sorte historique, alors raconte”», expose Jacques Godbout. 

Vrai que sa vie est une riche leçon d’histoire. Né en 1933 à Montréal, le jeune Jacques Godbout est scolarisé chez les Jésuites, au Collège Jean-de-Brébeuf. Un de ses amis d’enfance s’appelle Robert Bourassa et lui confie, à 12 ans, vouloir devenir premier ministre. L’oncle de son père est Adélard Godbout. La famille trempe dans les idéaux libéraux. Très jeune, Jacques Godbout développe une intolérance à la chape religieuse qui pèse sur le Québec d’alors. Au début de la vingtaine, il part enseigner en Éthiopie, avec sa femme, Ghislaine Reiher. Ils y auront leur premier enfant. 

Écrivain ou cinéaste?

De retour, Jacques Godbout se cherche une vocation. Il devient rédacteur dans une agence de publicité. Puis, au fil de ses connexions, on lui offre un poste à l’Office national du film, où il restera presque toute sa carrière, devenant un cinéaste renommé (YUL 871, Kid Sentiment, IXE 13, Derrière l’image, Le sort de l’Amérique, pour ne nommer que ceux-là). En parallèle, il contribue entre autres, au fil des années, à la création de la revue Liberté, à celle du Mouvement laïque français, du Mouvement Souveraineté-Association et à l’Union des écrivains québécois, dont il devient le premier président en 1977. 

C’est sans oublier sa carrière d’écrivain, menée en parallèle de tout ça, qui commence en poésie et se poursuit dans le roman (Salut Galarneau!, D’amour, P.Q., Les têtes à Papineau, Histoire américaine, etc…). Une carrière, conjuguée avec celle de l’ONF, qui le fera voyager partout autour du monde. «J’ai pas chômé», concède Jacques Godbout, un sourire dans la voix. 


« Je commençais à avoir peur de perdre la mémoire. On est quand même entouré de gens à un moment qui nous font frissonner parce qu’ils disparaissent »
Jacques Godbout

Devenu cinéaste presque par accident, écrivain le reste du temps: au final, quelle carrière le définit le plus? «Ce sont tellement deux mondes différents: le monde intime pour la lecture, le monde social pour le cinéma», dit-il. «Mais je pense qu’on peut dire, si on regarde ça objectivement, que ce sont différentes formes d’écriture, que ce soit au cinéma, en roman ou en essai. Ce sont simplement des expressions différentes d’un même parcours», en conclut-il. «C’est comme si je vous disais : vous avez passé toute votre vie à vous rendre au bureau, mais j’ai remarqué que certains jours vous preniez l’autobus, et d’autres jours vous marchiez, et d’autres vous preniez votre voiture ou votre bicyclette. Ce sont des moyens de locomotion. Un livre, un film, une émission de radio, ce sont des moyens de communication», poursuit-il encore. 

Un mariage et huit naissances

Il n’est pas coutume de citer la fin d’un livre, mais celle de De l’avantage d’être né a le mérite de bien cerner l’état d’esprit de Jacques Godbout, alors on se le permettra: «Le lieu et la date de naissance sont pour chacun rédhibitoires. Né en 1933 à Montréal, dans un pays tranquille à l’abri des guerres, des famines, des tremblements de terre, des volcans ou des révolutions, je n’ai connu ni drame ni tragédie et je confesse mes privilèges.»

Et l’un de ces privilèges, c’est d’avoir pu fonder une famille encore aujourd’hui unie et heureuse. C’est là qu’on sent Jacques Godbout le plus émotif. Un mariage, huit naissances, résume-t-il. Ses deux arrière-petits-enfants étaient à son lancement, à Montréal. 

S’il s’est montré dans les dernières années parfois critique de la société québécoise et de ses défis démographiques, comment voit-il le monde qui les attend? «Je pense que c’est un monde beaucoup plus complexe que celui auquel j’ai fait face. Moins cohérent, plus dur, plus technique, et je pense qu’ils vont ramer plus que moi à la fois pour gagner leur vie, mais aussi pour trouver leur chemin. Cela dit, ils sont quand même dans un pays assez calme, le Québec n’est pas un haut lieu de tragédie, donc avec un peu de chance, je pense qu’ils seront heureux», laisse-t-il tomber, optimiste.

JACQUES GODBOUT SUR...

...l’ONF d’aujourd’hui

«C’est un autre monde. Ils produisent maintenant aussi des produits numériques. Dans les bonnes années, on était 800, presque 1000 personnes. Aujourd’hui, il reste une centaine de personnes, dont beaucoup d’avocats, parce que les droits d’auteurs sont importants. Il y a beaucoup moins de créateurs et de techniciens. […] C’est un autre pays, complètement, pour des plus jeunes auteurs, avec d’autres ambitions, avec d’autres conditions de travail que nous avons eues, dont ils vont tirer le meilleur profit, j’espère.» 

...le monde de l’édition

«Sont apparues de nombreuses petites maisons d’édition, qui ont chacune leur caractère et leurs auteurs. C’est tout nouveau. Le problème auquel on fait face, que ce soit une plus petite maison d’édition ou une plus grosse comme la nôtre [il travaille pour Boréal], c’est que l’offre est beaucoup plus grande qu’autrefois, mais les lecteurs, démographiquement parlant, ne sont pas plus nombreux, à la limite ils sont même moins nombreux, parce que certains lecteurs de romans préfèrent regarder des séries sur Netflix, à la télévision, sur Illico. Il y a un choix de divertissement et de culture beaucoup plus grand qu’autrefois. […] Alors, ça a changé énormément sur la quantité, et jusqu’à un certain point, les lecteurs sont plus instruits qu’autrefois, ils font de meilleurs choix. On est dans un drôle de monde!» 

...la protection du Saint-Laurent

Jacques Godbout, le combattant écologiste, est moins connu. Et pourtant, il a créé le Comité d’écologie de l’Isle-Verte au milieu des années 70. À l’époque, la compagnie Olco veut utiliser le port de Cacouna pour transborder du pétrole et prévoit créer d’immenses réservoirs pétroliers sur l’île Verte, juste en face. La famille y possède une résidence secondaire et Jacques Godbout apprend que l’estuaire est un endroit très important pour les bélugas. Il tente d’organiser la défense. Le projet sera finalement abandonné en raison des prix du pétrole. Nous voilà en 2018, la situation précaire des bélugas au même endroit, toujours convoité par des industriels, défraie encore la manchette…  «Ça a été la même situation il y a deux ans. C’est assez incroyable. […] Et aujourd’hui, je suis membre d’une organisation, on est des milliers, c’est extraordinaire la différence. On est peut-être 2000 personnes pour essayer de protéger le fleuve et les bélugas, alors qu’à l’époque j’étais seul. À l’île Verte, mon fils a pris charge de la maison et de la ferme, il y va 10 fois par année, et pour lui comme pour ses enfants et ses petits-enfants, c’est un lieu presque mythique. Alors je suis toujours personnellement intéressé.»