L’écrivain Jacques Côté s’est plongé dans des milliers de pages des nombreux procès de Christian Gagnon pour reconstituer les faits entourant le malheureux décès de France Lachapelle.
L’écrivain Jacques Côté s’est plongé dans des milliers de pages des nombreux procès de Christian Gagnon pour reconstituer les faits entourant le malheureux décès de France Lachapelle.

Jacques Côté: Exhumer l’assassinat qui a ébranlé Québec

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
Été 1980. Québec est sur les dents. Un voyeur pyromane terrorise le Vieux-Québec en ciblant les femmes seules. Jusqu’au meurtre sordide de France Lachapelle, en octobre. L’affaire marquera durablement la psyché des résidants de la capitale — tour à tour, Yves Simoneau, Chrystine Brouillet et Robert Lepage, directement impliqué, vont s’en inspirer. Mais l’homme qui s’est accusé est-il le vrai coupable? Quarante ans plus tard, Jacques Côté a décidé de s’y replonger avec Autopsie d’un crime imparfait, un docu-polar prenant qui lève le voile autant sur une tragédie qu’une «parodie de justice».

Mais pourquoi exhumer cet assassinat qui a ébranlé Québec? «Cette histoire mérite qu’on en parle. C’est toujours difficile une histoire de crime, surtout à propos d’une jeune femme super talentueuse qui avait un avenir extraordinaire. Mais tout ce qui vient après, les strates par dessus le crime, c’est d’intérêt historique, social et médical — c’est encore d’actualité.» Malheureusement...

Curieusement, l’auteur de plusieurs romans policiers récompensés n’avait «jamais entendu parler de cette histoire» retentissante, lui qui, pourtant, s’intéresse aux affaires judiciaires «dès le 1er secondaire» en dévorant les Allo-Police, révèle-t-il lors d’une entrevue en visioconférence.

En avril 2019, Jacques Côté croise Marc Vallée devant le bistro le Hobbit. Le musicien vient de terminer la lecture d’Où le soleil s’éteint, le cinquième livre de la série Daniel Duval, qui se déroule pendant les années 1980 et lui rappelle la triste mort de son amie. En rentrant à la maison, Jacques Côté se lance aussitôt dans des recherches.

Il y apprend que le meurtre abject de l’actrice de 22 ans est survenu non loin de là, le 22 octobre 1980, sur la rue de la Tourelle, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. Les faits sont sordides — l’assassin a étranglé et poignardé sa victime avant de l’attacher et mettre le feu à son lit… La description l’a ébranlé au point où il a omis les détails plus scabreux dans son livre.

Une photo de la carte d’identité de France Lachapelle alors qu’elle vendait des œuvres d’art dans le Vieux-Québec. La prometteuse artiste est décédée à 22 ans.

La police suspecte l’entourage immédiat de France Lachapelle, en particulier ses amis avec qui elle répète une pièce. Ce soir-là, le metteur en scène — un certain Robert Lepage — la raccompagne jusqu’à son domicile. Dernier à l’avoir vu en vie, ce dernier se retrouve dans le collimateur des enquêteurs — tout comme Alain Filion, l’ami de cœur de la jeune femme.

La présence du célèbre dramaturge «est un plus», avoue sans détour le professeur de littérature au cégep Sainte-Foy, qui ne cache pas son admiration pour l’œuvre de Lepage. «Mais je n’en ai pas besoin pour vendre mon livre, c’est une entrevue parmi de nombreuses autres.»

Jacques Côté a, en effet, interviewé tous les principaux protagonistes, du moins ceux qui ont voulu, à commencer par Jacques Simoneau, le responsable de l’enquête. Ceux du système judiciaire se sont dérobés «parce que c’est embarrassant» pour eux au regard de ce que l’auteur considère comme une «parodie de justice».

C’est que deux ans après les faits, l’homicide demeure impuni. Or, le 22 décembre 1982, Christian Gagnon, tout juste sorti d’un séjour en psychiatrie au CHUL, interpelle Francine Lafontaine à proximité du lieu du crime. La rencontre s’avère troublante. Elle l’entraîne au Hobbit où Gagnon lui avoue le meurtre de son amie. La police arrête le jeune homme le lendemain.Malgré ses propos décousus et ses lubies, «il fallait que [les autorités] trouvent quelqu’un. Il y avait tellement de pression. Je pense que ça faisait leur affaire.»

Christian Gagnon à l’enquête du coroner en 1983. Il plaidera coupable à une accusation réduite de meurtre au meurtre au deuxième degré en 1992.

Déjà sensible aux problèmes de santé mentale dans un contexte judiciaire, l’auteur de Wilfrid Delorme, expert en homicides est «abasourdi» par ses découvertes. Notamment le traitement que lui réserve le tristement célèbre juge Jean Bienvenue lors de son deuxième procès. «On l’a humilié!» s’indigne-t-il.

Autopsie d’un crime imparfait n’a pas l’ampleur du chef-d’œuvre de Truman Capote, De sang-froid (1965). Mais il met en lumière que Christian Gagnon «est le produit de la misère sociale de son temps» — un gars de la basse-ville souffrant de schizophrénie. Autrement dit, un coupable idéal à l’époque (on peut difficilement imaginer un tel traitement devant un tribunal de nos jours).

Côté répète à nombreuses reprises, en entrevue, sa compassion pour France Lachapelle, jeune artiste prometteuse et brillante, et ses sympathies pour la famille. Ce qui ne l’empêche pas de se demander si justice a vraiment été rendue (sans trancher pour autant). À part les aveux de Gagnon, la police n’avait aucune preuve le liant au meurtre.

Les enquêteurs Jacques Simoneau et Gilles Bélanger (assis) en compagnie du pathologiste judiciaire Georges Miller examinent un des éléments retrouvés sur la scène de crime.

Comme beaucoup d’autres, Gagnon «voulait être reconnu». Au point de s’incriminer? Jacques Côté rappelle l’affaire Simon Marshall. Le schizophrène, accusé d’agressions sexuelles à la fin des années 1990, sera innocenté après cinq ans d’emprisonnement grâce à une preuve d’ADN (un autre homme fut condamné). Christian Gagnon n’aura pas cette occasion puisque tous les éléments de preuves furent détruits.

Des caisses de documents

La recherche pour Autopsie d’un crime imparfait, dans des caisses de documents regroupant des milliers de pages, s’est avérée fastidieuse. Tel le brocanteur, illustre-t-il, Jacques Côté parvenait à repêcher des perles dans tout ce fatras.

En conséquence, l’écriture s’est révélée «un bel exercice de style». Pour enjoliver la prose monotone des minutes des procès, l’auteur s’est efforcé de choisir des verbes d’action et des figures de style pour sa «vraie» reconstitution des événements. «Tout est factuel», rien n’est romancé.

Christian Gagnon était «tellement démoli» après toutes les procédures, qu’il renonce à son troisième procès pour plaider coupable de meurtre au deuxième degré et ainsi pouvoir effectuer une demande de libération conditionnelle puisqu’il séjourne à l’institut Pinel depuis 10 ans...

Plusieurs, dont sa dernière avocate Michelyne St-Laurent, ont toujours cru en son innocence.

Jacques Côté aurait bien aimé s’entretenir avec Christian Gagnon pour obtenir une confession, qu’elle soit incriminante ou, au contraire, un ultime plaidoyer sur son innocence. Le malheureux est décédé d’un cancer en prison, il y a peu, sans jamais avoir recouvré sa liberté...

Cinq dates marquantes

22 octobre 1980

Assassinat de France Lachapelle. L’artiste de 22 ans est découverte par les pompiers qui répondent à une alarme d’incendie sur la rue de la Tourelle, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. Le meurtrier a étranglé et poignardé sa victime avant de l’attacher et mettre le feu à son lit. À cette époque, le Vieux-Québec est terrorisé par un voyeur pyromane qui s’attaque à des femmes seules et par plusieurs agressions sexuelles. Lors de cette funeste soirée, la jeune actrice va assister à une pièce de théâtre au Hobbit, sur la rue Saint-Jean, en compagnie de son ami Robert Lepage. Le metteur en scène l’accompagne ensuite jusqu’à son domicile. Il sera la dernière personne à l’avoir vue vivante.

Janvier 1981

Injustement soupçonné par les policiers qui ne mettent pas de gants blancs, Robert Lepage se résigne à passer un polygraphe (le fameux «détecteur de mensonges) afin de prouver son innocence. Dans une entrevue à l’auteur Jacques Côté, le dramaturge ne se souvient plus de la date exacte : «tôt en janvier». On comprend pourquoi : l’exercice s’avère extrêmement traumatisant pour l’homme de 23 ans. «La façon dont ce test-là était utilisée, je le crois encore, était indécente. Ça laisse des séquelles. Ça m’a [grandement affecté pendant un an], mais j’ai réussi à m’en remettre. Mais j’imagine des gens, moins solides psychologiquement, que ça peut mener au suicide.» Ce qui lui inspirera Le polygraphe (voir notule suivante).

25 septembre 1982

Sortie des Yeux rouges d’Yves Simoneau. Le cinéaste de Québec commence sa carrière et a voulu exploiter le fait divers (il réalisera ensuite Les fous de Bassan et Dans le ventre du dragon avant de prendre le chemin d’Hollywood). Il ira jusqu’à propose à Robert Lepage de jouer l’assassin. Pour la délicatesse, on repassera! Son film voit le jour quelques mois après Chère voisine (Prix Robert-Cliche) de Chrystine Brouillet, roman plus inspiré par le climat de 1980 et la peur du prédateur sexuel. Robert Lepage prendra beaucoup plus de recul — cinq ans — pour Le polygraphe, coécrite avec Marie Brassard. La pièce, en constante évolution, comme d’habitude, puise dans le film noir, un genre codé qui explore les angoisses et la fatalité. Une adaptation au cinéma, avec Lepage derrière la caméra et Patrick Goyette dans le rôle-titre, suivra en 1996.

22 décembre 1982

Christian Gagnon aborde Francine Lafontaine dans la rue, pas loin de la scène du crime commis il y a deux ans. Il vient tout juste de sortie d’un séjour en psychiatrie au CHUL, elle est actrice et grande amie de France Lachapelle. Interloquée, la jeune femme réussit tout de même à accompagner Gagnon au Hobbit sur la rue Saint-Jean, puis à téléphoner à son copain Michel Bernatchez, qui vient s’asseoir à une table à proximité. Sur place, l’homme lui présente deux papiers, dont l’un contient un poème en hommage à la victime. Pendant deux heures, elle va cuisiner Gagnon, qui tient des propos décousus. Il finit par passer aux aveux. Christian Gagnon sera arrêté le lendemain par la police de Québec et accusé du meurtre de France Lachapelle.

4 septembre 1992

Christian Gagnon plaide coupable pour la première fois en cour, pour éviter un troisième procès. À sa première présence au tribunal, le juge refuse le témoignage de Daniel Côté. La défense, représentée par Gervais Labrecque, prétend que l’ami de l’accusé a discuté avec lui des détails de l’affaire avant sa rencontre avec Francine Lafontaine. La cour d’appel va lui donner raison et ordonner un nouveau procès, qui sera présidé par Jean Bienvenue. Le tristement célèbre juge va se substituer au procureur de la Couronne et s’acharner sur Gagnon. Encore une fois, le jugement est infirmé en appel. Trop ébranlé et instable psychologiquement, Christian Gagnon accepte de plaider coupable à une accusation réduite de meurtre au deuxième degré dans l’espoir d’une libération conditionnelle. Qu’il n’obtiendra jamais…