Après avoir vaincu un cancer du sein, la dramaturge Isabelle Hubert verra sous peu se concrétiser deux de ses projets.

Isabelle Hubert: le retour d’une «survivante euphorique»

BAS LES MASQUES / Isabelle Hubert se décrit comme une «survivante euphorique». Alors qu’elle sort d’une année sabbatique lors de laquelle elle a remisé sa plume pour se battre contre un cancer du sein, l’auteure verra ces jours-ci avec bonheur se concrétiser deux projets qui mettent en vitrine sa dualité créatrice : Le cas Joé Ferguson, où on trouve à rire dans une situation dramatique et L’hôpital des poupées, où elle s’est attaquée à la délicate tâche de causer philosophie avec les tout-petits.

«J’ai une rage de vivre pour vrai, lance la dramaturge. C’est l’effet secondaire de toute cette aventure-là. Je me trouve tellement chanceuse. Les deux projets qui arrivent là étaient prévus avant que j’aie mon diagnostic. Pendant toute l’année, ce n’était pas le fun, c’était une grosse tempête à traverser. Mais il y avait ça qui m’attendait.»

Nous avons rencontré Isabelle Hubert dans le foyer de la salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre, là où un peu plus d’un an auparavant, elle a vécu une expérience pénible à la première de 887 de Robert Lepage au Trident. Elle avait vu son oncologue le jour même, mais s’était dit que ce n’était pas une raison de rater ce très attendu spectacle, pendant lequel elle a «beaucoup tripé». Mais après la représentation, alors qu’elle attendait son chum dans le foyer, la vue de ses confrères, nombreux en ce soir de rentrée théâtrale, a commencé à lui peser. Qui savait pour sa maladie? Qui ne savait pas? Comment interpréter telle salutation ou telle réaction? Isabelle Hubert raconte s’être réfugiée sous son capuchon pour éviter les regards.

La dramaturge partage l’anecdote parce qu’elle a un peu l’impression de boucler la boucle en renouant avec le Trident, maintenant qu’elle a retrouvé la forme. Aussi parce que sa pièce Le cas Joé Ferguson s’apprête à y être présentée et que c’est justement «un texte qui dit de parler pour essayer de voir ce qui se passe en dessous des capuches», image-t-elle.  

Il n’est pourtant pas question de maladie dans le spectacle, plutôt ancré dans un fait divers fictif. Dans un petit village, un jeune homme ostracisé a commis l’irréparable. Lorsqu’une étudiante en criminologie s’intéressant à l’impact des crimes violents en milieu rural débarque pour mener une enquête, tout un casse-tête se dévoile dans les confidences, mais aussi les silences des habitants.

Atrophie de l’empathie

Originaire de New Richmond en Gaspésie, Isabelle Hubert ne nie pas avoir emprunté des éléments à son coin de pays. «J’avais très envie de parler de chez nous, d’exprimer toute la tendresse que j’avais pour mon village, et tout le dégoût que je ressentais aussi. J’avais envie de faire quelque chose de gris, d’écrire une pièce pleine de nuances», dépeint l’auteure, qui se dit généralement préoccupée par le manque de compassion ambiant. 

«Il y a des études qui ont été faites sur comment l’empathie s’atrophie chez l’être humain, ajoute-t-elle. Ça m’inquiète vraiment beaucoup. C’est peut-être le plus gros problème de l’humanité, avec l’environnement. Avec Internet, Facebook, les commentaires… Les gens sont durs! C’est un vrai gros problème de société.»

Avec Le cas Joé Ferguson, où Sylvie Drapeau, Joëlle Bond, Valérie Laroche et Steven Lee Potvin partagent les planches dans une mise en scène de Jean-Sébastien Ouellette, Isabelle Hubert raconte avoir eu envie de partir d’un drame et de «lever les coins de couverte qui n’ont pas été levés», question de réfléchir à ce qui l’a alimenté.

«Je ne voulais pas faire la leçon, avance-t-elle. Par rapport au terrorisme, par exemple, ou aux gestes désespérés des gens, je voulais dire : ne succombons pas à la haine. Même si c’est impardonnable. Prenez cinq minutes de votre vie pour essayer d’imaginer ce qui se cache derrière ça. En 2001, les kamikazes qui sont embarqués dans les avions, quelle a été leur vie pour qu’ils soient convaincus que c’était la bonne chose à faire? Il y a quelque chose derrière ça. Je ne dis pas que c’est légitime. Mais je dis qu’il y a toujours un terreau fertile aux gestes de violence. Il faudrait juste, minimalement, essayer de l’admettre.»

Le sujet n’est pas gai, loin de là. Mais fidèle à son habitude, Isabelle Hubert y insuffle une dose d’humour. Elle n’y peut rien, c’est une seconde nature, clame-t-elle. «Je me suis déjà fait dire : “Vas-tu te brancher? Est-ce que c’est comique ce que tu écris ou c’est dramatique?” lance-t-elle. Non, je pense que je ne me brancherai jamais. Moi, je peux brailler et rire dans la même journée, dans la même heure, voire dans la même minute. La vie, c’est ça. Il y avait de l’espoir à Auschwitz et il y a de grands drames à Walt Disney…»

Vous voulez y aller?

Quoi: Le cas Joé Ferguson

Quand: 31 octobre au 25 novembre

Où: Grand Théâtre (Octave-Crémazie)

Billets: 45 $

Info: www.letrident.com

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Philosophie pour tout-petits 

Avec sa nouvelle création jeune public, la compagnie Nuages en pantalon propose aux spectateurs âgés de quatre ans en plus une incursion dans la philosophie. Adaptation par Isabelle Hubert du roman d’Ann Margaret Sharp, la pièce L’hôpital des poupées s’installe aux Gros Becs le 14 novembre, dans une mise en scène de Jean-Philippe Joubert. 

Une petite fille très attachée à sa poupée se posera bien des questions lorsque son jouet sera victime d’un accident. «Elle réalise que la tête est vide et ça la happe. Les pensées qu’elle attribuait à sa poupée deviennent les siennes. Cette histoire, ce qu’elle dit, c’est que tes jouets sont inertes, qu’ils ne te parlent pas, que c’est toi qui es assez intelligente pour faire ça. Ça dit que oui, tu peux t’amuser avec un jouet. Mais la richesse est à l’intérieur de toi», résume Isabelle Hubert, qui dit avoir «mis à profit toutes mes connaissances, mon expérience et ce qui me reste de talent» pour servir ce sujet parfois délicat. Certains aspects, comme le détachement de l’enfant par rapport à sa poupée, étaient nous dit-elle souvent perçus comme dramatiques par les jeunes spectateurs pendant les étapes de création. «Là, on est satisfait, assure Isabelle Hubert. On a réussi à dire ce qu’on voulait… Sans traumatiser les enfants!»

Vous voulez y aller?

Quoi: L’hôpital des poupées

Quand: 14 au 26 novembre

Où: Les Gros Becs

Billets: 20 $

Info: www.lesgrosbecs.qc.ca