Dans une mise en scène de Nancy Bernier (deuxième à partir de la gauche), la pièce «Ici» réunit huit comédiens issus de communautés culturelles, dont Carmen-Gloria Fortin, Ania Luczak-Leblanc et Irène Gonzalez.

«Ici»: souvenirs d'ailleurs

CARREFOUR DE THÉÂTRE / L’immigration et l’intégration des nouveaux arrivants, un thème dans l’air du temps depuis un bon moment et qui le sera davantage à l’approche de l’élection provinciale, s’invite cette année au Carrefour international de théâtre. Huit membres de communautés culturelles de Québec relèvent le défi de monter sur scène pour livrer une création originale, baptisée «Ici», où les souvenirs d’un ailleurs nostalgique font écho à la réalité de l’exil.

Tous les lundis, depuis octobre, la troupe se donne rendez-vous en fin de journée à La Bordée pour les répétitions, sous la supervision de la metteure en scène Nancy Bernier.

Travail oblige, c’est seulement en soirée que les sept femmes et le seul homme du clan ont trouvé le temps pour peaufiner leurs textes.

Ils se nomment Leïla Donabelle-Kaze, Charo Foo, Carmen-Gloria Fortin, Irène Gonzalez, Ania Luczak-Leblanc, Michael Maynard, Mélissa Merlo et Flavia Nascimento. Tous ont un jour quitté leur pays, non sans regret, que ce soit pour sauver leur vie, suivre leur amour ou tout simplement améliorer leur existence.

Dans la salle de répétition de La Bordée, l’heure est à la rigolade. Si personne ne se connaissait avant le début de l’aventure, de toute évidence, ce n’est plus le cas. Les barrières sont tombées, les craintes se sont dissipées, des amitiés se sont tissées.

Même si la plupart des participants ont déjà connu une expérience de scène dans leur pays d’origine, que ce soit comme comédien ou musicien, Ici constitue une première pour eux au Québec. D’où la nervosité palpable à l’approche de la première, mardi.

Marcher sur des œufs

Nancy Bernier n’hésite pas à parler d’un «saut dans le vide» pour qualifier sa tâche, qui découle de la volonté du directeur artistique de La Bordée, Michel Nadeau, de s’ouvrir davantage aux communautés culturelles de la capitale.

«Au début, je ne savais pas comment prendre ça. Je marchais sur des œufs. J’ai fait comme dans un atelier d’écriture, je leur ai posé des questions, assez simples, et chacun est parti de son côté pour écrire. Je leur ai dit de le faire sans censure. Je pensais devoir faire de la réécriture, mais ça n’a pas été nécessaire. J’ai gardé les petites imperfections. C’était beau, c’était simple, c’était eux.»

L’exercice est très émotif pour la plupart des comédiens, comme a pu le constater le représentant du Soleil lors d’une répétition. Quelques larmes ont coulé au premier visionnement de la vidéo, composée de photos personnelles à différentes époques, qui sera projetée en ouverture de la pièce.

«Chez nous, ça prend un village pour l’élever. Ici, on ne se mêle pas de l’éducation d’un enfant / Chez nous, je parlais tout le temps. Ici, je ne parle pas beaucoup / Chez nous, je n’ai pas eu à chercher pour trouver des amis. Ici, j’ai abandonné l’idée d’avoir des amis / Chez moi, ce n’est plus chez moi. Ici, peut-être un peu plus.»

À tour de rôle, les participants se lèvent de leur chaise et s’avancent pour raconter leur histoire, «cette autre naissance dans la même vie». Le violon d’Andrée Bilodeau les accompagne. Le français prime, mais au fil de la pièce se mélangent plusieurs langues, concentré «onusien» fort original. 

Se sentir moins seule

«C’est thérapeutique», glisse dans un grand sourire Leïla, 25 ans, débarquée au Québec avec sa mère en provenance du Burundi, à l’âge de huit ans.

La finissante du Conservatoire d’art dramatique de Québec confie avoir combattu un «petit côté sauvage» avant de se lancer dans l’aventure. «J’ai trouvé intéressant de découvrir les témoignages des autres. Je me suis sentie moins seule, un peu moins pudique. J’ai alors commencé à comprendre l’importance de ce projet, pourquoi ça va être beau.»

C’est l’amour qui a conduit Ania à Québec depuis sa Pologne natale. Conjointe du comédien Éric Leblanc, rencontré à Londres il y a 10 ans, elle était comédienne dans son pays. «J’avais un bac en arts dramatiques, mais ici, je n’ai pas trouvé de travail. Après mon cours de francisation, j’ai fait un bac en enseignement de l’anglais. Je travaille maintenant dans une école primaire.»

L’aînée du groupe, Irène Gonzalez, a fui le Chili, dans la foulée de coup d’État du général Pinochet, en 1973. Sous la junte militaire, elle a été emprisonnée et torturée pendant deux semaines. Elle est débarquée à la gare maritime Champlain en août 1974. Elle a ensuite gagné sa vie comme ouvrière dans une usine de poulets, gardienne d’enfants et domestique.

De son union avec un prêtre défroqué sont nés deux enfants, dont Carmen-Gloria, une avocate qui se fait la porte-parole de sa mère dans la pièce.

En dire juste assez

«On effleure chaque vie, on n’entre pas trop dans les détails. Au spectateur de faire le lien entre elles, explique Nancy Bernier, saluant au passage le «courage» de ses ouailles. On se fait une histoire de chacun qui n’est peut-être pas la réalité. On en dit juste assez pour comprendre et ne pas trop aller dans l’intimité.»

La troupe des huit souhaite que la pièce servira à changer la perception à l’égard des immigrants. Car il reste encore beaucoup à faire. «J’espère que les gens vont être plus sensibles à certaines choses, s’ouvrir à son voisin, changer son regard sur l’autre», souhaite Leila.

Vous voulez y aller?

• Quoi: Ici

• Quand: mardi 29 mai (20h) et mercredi 30 mai (19h et 21h)

• Où: La Bordée

• Billets: 20$

• Info: www.carrefourtheatre.qc.ca