Les huit comédiens de la cosmopolite troupe de la pièce «Ici». De gauche à droite, Carmen-Gloria Fortin, Irène Gonzalez,Flavia Nascimento, Michael Maynard, Mélissa Merlo, Natalie Fontalvo, Ania Luczak et Charo Foo
Les huit comédiens de la cosmopolite troupe de la pièce «Ici». De gauche à droite, Carmen-Gloria Fortin, Irène Gonzalez,Flavia Nascimento, Michael Maynard, Mélissa Merlo, Natalie Fontalvo, Ania Luczak et Charo Foo

«Ici»: chacun cherche son chez-soi

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
CRITIQUE / La notion d’exil est souvent difficile à comprendre pour quelqu’un ayant vécu toute sa vie dans son pays natal. Il faut de la force et du courage pour se construire un autre chez-soi, s’adapter à de nouveaux us et coutumes, surmonter les préjugés, se faire des amis, tout cela en s’efforçant de ne pas succomber à la nostalgie qui fait parfois regretter son choix.

Sur la scène de La Bordée, jusqu’à samedi, huit membres de communautés culturelles de Québec proposent une réflexion sur ce thème dans l’air du temps, avec la production Ici, présentée au Carrefour international de théâtre en 2018, à nouveau dans une mise en scène de Nancy Bernier.

Ils s’appellent Natalie Fontalvo, Charo Foo, Carmen-Gloria Fortin, Irène Gonzalez, Ania Luczak, Michael Maynard, Mélissa Merlo et Flavia Nascimento. Sept femmes et un homme qui ont quitté leur pays, non sans regrets, que ce soit pour échapper à la dictature, suivre un amoureux ou tout simplement améliorer leur existence. Ils ont pour la plupart déjà vécu une expérience de scène dans leur pays d’origine, que ce soit comme comédien ou musicien.

D’entrée de jeu, une vidéo les montre dans leur enfance et leur tendre jeunesse, en Colombie, à Singapour, au Chili, en Pologne, en Angleterre, en Belgique et au Brésil (l’un des participantes est née au Québec). C’est le jeu des comparaisons, entre ce qu’ils avaient l’habitude de vivre là-bas et ce qu’ils vivent ici. Chez moi, tout le monde se mêle de tout / Ici, le monde se mêle de ses affaires. Chez moi, je n’ai pas eu à chercher pour trouver des amis / Ici, j’ai abandonné l’idée d’avoir des amis. Chez moi, je parlais tout le temps / Ici, je ne parle pas beaucoup.

À tour de rôle, devant une mappemonde déroulée sur le sol, ils se lèvent de leur chaise et s’avancent pour raconter leur histoire, «cette autre naissance dans la même vie». Le discret violon d’Andrée Bilodeau épouse leurs propos, drôles et touchants, jamais mièvres.

Tranches de vie

La cosmopolite troupe des huit déballe des tranches de vie de leur nouvelle existence, balance avec le sourire les préjugés qui alimentent leur quotidien, même après des années («Vous êtes Belge? Mangez-vous des frites tous les jours?»), confie tous ces moments qui font naître une bouffée de nostalgie de leur pays d’origine (sa journée d’anniversaire, les journées de grand froid, une chanson entendue à la radio, l’odeur d’un mets rappelle la cuisine maternelle, les dimanches…)

En revanche, même si ce n’est pas toujours facile, on devine à travers leurs mots l’amour et l’attachement qu’ils portent au Québec et qui les font se sentir à l’aise ici. «Je me sens vraiment chez moi lorsque je vais au marché et que j’arrive à marchander...», lance l’aînée de la troupe, Irène Gonzalez, sous les rires de l’assistance.

En cette période tumultueuse où le repli sur soi fait craindre l’étranger, Ici s’avère une main tendue vers l’autre, une invitation à porter un regard bienveillant sur le nouvel arrivant, pour ne plus voir en lui quelqu’un dont il faut se méfier, mais qui a beaucoup à offrir. Du moment qu’on prend soin de mieux le connaître...

«Chez-moi, ce n’est plus chez moi / Ici, peut-être un peu plus.»

Ici est présentée à La Bordée les 11-12 et 13 décembre (à 19h30) et le 14 décembre (à 16h). Le comédien et metteur en scène québécois d’origine iranienne Mani Soleymanlou sera présent le 14 décembre, à 19h30, pour échanger avec le public sur la thématique de la pièce.