À part deux personnes, les participants ne sont pas acteurs, mais ils sont animateur, blogueuse, chorégraphe, infirmière, étudiante, improvisateur… Et ils ont tous vu la souffrance et la mort de près.

«Hôtel-Dieu»: résilience, mode d’emploi

CRITIQUE / On a droit à une magnifique leçon de résilience, ces jours-ci, sur la scène des Gros Becs. Avec la pièce de théâtre documentaire Hôtel-Dieu, le collectif Nous sommes ici explore avec cran et beaucoup de sensibilité les thèmes de la souffrance et du deuil.

L’auteur et metteur en scène Alexandre Fecteau les décrit comme des «experts». À part deux participants, ils ne sont pas acteurs (et même ceux-là y sont pour raconter leur histoire et non pour interpréter un personnage). Ils sont animateur, blogueuse, chorégraphe, infirmière, étudiante, improvisateur… Et ils ont tous vu la souffrance et la mort de près. 

L’une a failli y passer quand elle a été frappée par une rare maladie du sang, l’autre a reçu un diagnostic de sclérose en plaques qui a mis un terme à sa carrière de danseuse. L’une a accompagné de nombreux patients en fin de vie alors qu’elle travaillait à l’unité des soins palliatifs de l’Hôtel-Dieu de Québec. Les autres ont brusquement perdu une sœur par suicide ou des suites d’une maladie. Ou une fille, morte avant de naître. Ou un fils qui a choisi d’en finir. Ou toute une famille, à laquelle un «expert» ayant grandi chez les Témoins de Jéhovah a dû renoncer pour vivre son homosexualité. 

Sur la scène des Gros Becs — où le théâtre Périscope version nomade s’est installé pour cause de rénos à son bâtiment — leurs récits se croisent, se rencontrent, s’expriment en mouvements. On pense à ce ballet impliquant une civière et un triporteur en première partie du spectacle. Et à ces histoires de deuil qui s’incarnent par des corps tombés à la renverse, prostrés, déstabilisés ou qui tentent de se relever.

Échange concret

Ces vérités livrées dans une certaine vulnérabilité nous happent de poignante manière. Mais on se surprend souvent aussi à sourire, voire à rire, devant des constats implacables, portés avec un naturel désarmant. Comme quand Ana Maria Pinto, avant de se lancer dans un exercice de vulgarisation de la maladie de sa consœur de scène, tranche avec son accent espagnol que «la sclérose en plaques, c’est d’la marde». Ou que Jacynthe Drapeau, après avoir entendu le bêtisier des pires âneries entendues par des endeuillés, déclare avec justesse qu’«il y a beaucoup de monde qui devrait se fermer la gueule». 

L’échange, déjà lourd de sens, devient encore plus concret après l’entracte, lorsque les spectateurs (une trentaine, environ) sont invités à entrer littéralement dans l’univers des «experts» et à prendre part aux rituels qui les ont réconfortés. Pas de grands symboles, ici, mais des activités bien terre à terre — course à pied, mandalas, conversations avec des étrangers, etc. — qui leur ont fait du bien. L’exercice se déroule derrière des portes closes et est filmé afin de créer en direct un documentaire projeté dans la salle sur écran géant. Et que ceux qui participent aux rituels se rassurent : ils ne manqueront pas la dernière partie du spectacle puisqu’un lien vers ledit film leur sera acheminé. 

Au terme d’une expérience théâtrale intense, on doit lever notre chapeau à ces «experts», complètement investis dans cette rencontre. Du partage sans pudeur de leur histoire à la communion qu’ils réussissent à créer avec le public (ç’a été le cas lors de la première de mardi), ils se prêtent au jeu avec une ouverture, une générosité et un courage qui forcent l’admiration. 

Le spectacle Hôtel-Dieu est présenté aux Gros Becs jusqu’au 3 février.