Le musicien canadien d'adoption Harry Manx qui marie blues et world lance son 15e album, Faith Lift. Il effectue sa nouvelle tournée au Québec.

Harry Manx: le blues sur quatre roues

Cette nuit-là, Harry Manx l'a passée à Québec, couché dans sa camionnette. Ce n'est pas le fruit d'une malchance : c'est ainsi, seul à bord de son véhicule, qu'il joue les avaleurs d'asphalte pour effectuer sa nouvelle tournée dans la province, avec des arrêts aussi divers que Carleton (24 avril), Rimouski (25), Sept-Îles (27) ou Saint-Irénée (29).
Avant de mettre le cap vers Gaspé, le Canadien d'adoption, établi à Salt Spring Island, sur la côte Ouest, a fait un arrêt au Soleil pour discuter de sa série de concerts solo et de son nouvel album, Faith Lift, où il revoit ses pièces entouré d'un quatuor à cordes.
«Je suis chez moi sur la route, dit-il, nous faisant visiter sa camionnette. Vous voyez, il y a un thermostat ici et il y a des panneaux solaires sur le toit, pour la lumière. Ça m'a pris quelques mois pour bâtir ça, mais l'isolation est excellente, on est vraiment au chaud...»
Tout y est, des réchauds au gaz pour cuisiner à la commode pour le linge, de l'espace pour les instruments et les albums aux décorations évoquant l'Inde, où Manx a passé beaucoup de temps, apprenant notamment à manier la Mohan Veena, cet instrument à vingt cordes, sorte de croisement entre la guitare slide et le sitar.
La route de la méditation
Cette mini maison-mobile, qui ressemble à une wagonnette de livraison, faite en hauteur et sans fenêtre, lui assure d'être incognito lorsqu'il veut passer une nuit tranquille. Manx a de l'expérience en la matière, puisque ce n'est pas son premier véhicule du genre : il eu un camion de livraison de pain reconverti et des autobus scolaires réaménagés, au Canada ou en Europe. N'allez surtout pas le plaindre! Du haut de ses 62 ans, Manx adore faire de la route en solo. Il n'écoute même pas de musique, trouvant dans l'expérience une grande liberté, de même qu'une quiétude voisine de la méditation. À preuve, à la fin de la tournée qui compte une dizaine de dates, il roulera sur 5000 kilomètres pour retourner à Vancouver...
«J'aime ce style de vie. Quand vous voyagez, vous vous lassez des restaurants et des hôtels. Vous voulez être chez vous et pour moi, c'est une sorte de maison. [...] Quand j'ai des spectacles, on m'offre souvent des hôtels, j'y vais pour prendre une douche et regarder la télé, puis après, je vais à la maison [qu'est la wagonnette]!»
Un mariage inspirant
La présente tournée, planifiée depuis environ un an et demi, survient au moment où Manx lance son quinzième album. Faith Lift est l'occasion pour lui de revoir différentes chansons-clé de son répertoire, mariant blues et world, avec un quatuor à cordes. À ces 11 nouvelles versions, s'ajoute une reprise inédite de Love and Happiness, d'Al Green. Une idée qui lui est venue lorsqu'il a renouvelé ses voeux de mariage...
«J'ai remarié ma femme après 20 ans - c'était il y a 2 ans-, et il y avait une petite célébration durant laquelle de la musique jouait, en douce», raconte Manx, en nous faisant promettre de n'écrire l'anecdote qu'en français, pour ne pas qu'il s'attire des ennuis auprès de sa femme... 
«Une de ces pièces était Love and Happiness, poursuit-il. On était durant cette cérémonie, mais je continuais d'écouter cette chanson et tandis que je lui passais son alliance, je me disais "mais c'est une chanson vraiment cool, peut-être que je devrais la jouer!"»
C'est à son complice de longue date, Clayton Doley, que Manx a confié la tâche des arrangements, qu'il s'agisse de titres originaux ou de reprises. Il a été tellement charmé par le résultat, qu'il croit que son prochain enregistrement pourrait aussi mettre à contribution un quatuor à cordes.
«C'est comme si la vie respirait de nouveau dans ces pièces, constate-t-il. Quelqu'un a écrit que je leur avais fait un facelift, je n'avais pas vu ça comme ça, mais c'est assez vrai. Quand vous jouez avec des cordes, c'est comme si vous aviez des ailes.»
De Rush aux cordes
L'un des soucis de Manx était que les cordes assurent les lignes mélodiques et même les solos. Pour lui, qui joue à l'oreille, il allait de soit que le quatuor pourrait improviser les solos, or il s'est rendu compte que la culture des musiciens classiques n'était pas la même que la sienne et qu'il était préférable que tout soit écrit. Il s'est donc assuré que ce soit le cas et il est absolument ravi du résultat. Manx se produira donc avec le quatuor Esca, à Laval (2 mai), puis prévoit revenir dans la province à l'automne pour une nouvelle série de concerts avec l'ensemble, avec une halte à Québec. 
«Cette aventure est assez étonnante pour moi, parce que j'étais un technicien de scène pour Rush, alors je viens de loin! J'ai commencé comme un technicien dans le milieu du son. J'ai travaillé pour un band, Crowbar, de Toronto, puis après Chilliwack, puis Rush. Après, j'ai bossé dans un club et c'est là que j'ai entendu beaucoup de blues - on a eu Willie Dixon, Muddy Waters - et c'est là que l'idée de jouer du blues a commencé à s'imposer pour moi.»
Prophète en son pays
Harry Manx est né à l'Île de Man, en Angleterre, mais il n'y est resté que jusqu'à l'âge de cinq ans, ses parents mettant le cap sur le Canada. Des résidents de l'île ont eu vent de son travail et ils l'ont non seulement accueilli à bras ouverts il y a quelque temps, mais se sont arrangés pour qu'il y retourne cette année, à l'automne. Manx compte s'y produire avec le seul quatuor à cordes de l'île... s'il est disponible ce soir-là! «Un promoteur m'avait contacté en me disant «si tu es un Manx, tu dois venir de l'île, alors est-ce le cas? Peux-tu venir jouer?» J'y suis allé, le mot s'est passé et des gens qui connaissaient mes parents et mes grands-parents sont tous venus au spectacle, c'était fantastique, se remémore le musicien. Après la première chanson, un gars s'est levé et a crié «Bienvenue chez toi, Harry!» Tout le monde s'est mis à applaudir et j'en pleurais. Ça faisait 50 ans que j'étais parti...»