Fenced In, une sculpture interactive du projet Piscine infinie / Infinity Pool

Graeme Patterson: La revanche des oiseaux

L’attaque a été pensée, concertée, planifiée. Un commando d’étourneaux s’applique à rendre les espaces de loisirs et de détente des êtres humains inutilisables et rébarbatifs... Graeme Patterson est de retour à la Galerie 3.

L’artiste de Sackville, au Nouveau-Brunswick, utilise des objets mécaniques, sonores et interactifs pour créer des réalités alternatives, où les animaux indésirables, par exemple, pourraient reprendre leurs droits sur l’environnement modifié par l’activité humaine. 

Ses installations se déclinent en multiples réinterprétations. Piscine infinie / Infinity Pool est ainsi née cet été à la Fonderie de Gatineau, «dans un espace très haut, qui accueillait un terrain de soccer, ce qui donnait l’impression d’être à l’extérieur et à l’intérieur en même temps», raconte l’artiste. Il y a perché 150 étourneaux en résine au-dessus de trois grandes piscines hors-terre, contenant elles-mêmes des piscines creusées miniatures, entourées de clôtures blanches et proprettes. Un environnement factice, sali en permanence par les fientes des oiseaux mécaniques.

«C’était une expérience», indique Patterson, qui s’attelle à programmer le chaos ou, dans ce cas-ci, à composer avec lui. En tombant, les gouttes d’eau noire percutaient et altéraient l’installation, transformant le salissage en véritable campagne de destruction. De celle-ci, il ne reste que des photographies prises par l’artiste et exposées à la Galerie 3. Dans l’une d’elles, l’observateur attentif pourra découvrir le reflet des oiseaux noirs dans l’eau stagnante. 

Presque des sculptures

Quelques-uns des oiseaux créés pour cette installation ont été réaffectés aux trois installations plus modestes, presque des sculptures, présentées à Québec. Pour Alley-oop, un panier de basketball accueille une première horde de volatiles qui jettent un rideau de pluie noire sur une voiture Firebird miniature s’extirpant des entrailles d’une poubelle de métal. Le modèle, qui a tendance à renaître de ses cendres, semble sortir d’outre-tombe. «C’est supposé être comique», note l’artiste, sourire en coin. «Et mettre l’emphase sur la revanche des oiseaux, qui ruinent notre plaisir.»

Alley-oop

Un plaisir reposant sur des objets récréatifs éphémères et peu écologiques — piscines, spas, parasol, chaises pliantes, glacières — et qui sont des icônes de sédentarité et de consumérisme. Lorsque l’eau a cessé de s’écouler des oiseaux, un son évoquant un backwash de piscine se fait entendre. «Habituellement, je travaille avec des animations, mais là, l’eau est l’élément qui amène le son et le mouvement, observe Patterson. Ce sont presque des fontaines détournées.» Chaque oiseau a son propre cri, «le fait qu’ils communiquent appuie l’idée que l’attaque est intentionnelle, ça rend ça plus sinistre».

Sous un parasol éventré (Fenced In) par un deuxième groupe d’étourneaux, quatre petits spas peu ragoûtants sont séparés par des clôtures blanches, frêles frontières dont se fiche éperdument le commando ailé. Pour Sunset Throne, un autre parasol renversé évoque un coucher de soleil, devant deux chaises pliantes qui servent de tour de contrôle à un troisième groupe d’envahisseurs. 

Sunset Throne

Les trois mises en scène fascinent autant qu’elles font réfléchir, et nous confirment qu’on ne se lasse pas de l’ingéniosité et de l’humour particulier de Graeme Patterson.

Jusqu’au 12 novembre au 247, rue Saint-Vallier Est, Québec. Info : 581 700-0130 et www.lagalerie3.com

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Une dernière valse

En complément de l’exposition Piscine infinie / Infinity Pool, on peut voir Player Piano Waltz, la pièce finale de Secret Citadel, une magnifique expo présentée en 2014 à la galerie de l’UQAM. Il s’agit d’un piano des années 20 modifié par l’artiste, qui y a juché une construction dont les fenêtres accueillent des vidéos d’animation.

Player Piano Waltz

On y voit deux personnages, l’un à tête de bison et l’autre à tête de puma, qui s’adonnent, seuls et sans enthousiasme, à des passe-temps délétères. «C’est la fin de l’histoire, mon interprétation de l’amitié à l’âge adulte, indique Graeme Patterson. Ça expose cette idée que l’amitié a besoin d’actes répétés, qui ne sont peut-être plus aussi réjouissants et excitants qu’avant.» 

Le piano, qui émet toujours la même musique à fendre l’âme lorsqu’on y insère une pièce, est comme le cercueil des amitiés mortes. Une maison de poupées retournée à l’envers par des actions qui dépassent le simulacre du quotidien, et qui porte toute la solitude et la nostalgie du monde.

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Les mirages mani(festifs) de Jérémie St-Pierre

Devant les ruines d’Alep, une famille croque à belles dents dans des épis de blé d’Inde. Des formes flottent, comme les éclats d’un rêve trop pimpant, alors que le détail des corps et du décor s’efface.

Ils regardent un film, de Jérémie St-Pierre, 2017. Acrylique sur toile, 152 x 183 cm

Jérémie St-Pierre présente son premier solo à la Galerie Michel Guimont. Le peintre estrien, qui termine une maîtrise en arts visuels et médiatiques à l’UQAM, conjugue les images de catastrophe et de célébration, de chaos et d’ordre. Il les collecte sur le Web et dans les journaux, voire parfois directement dans l’action, la caméra au poing (jumelé à un flash qui surexpose et altère volontairement ses prises de vue) dans les manifestations ou dans des lieux délabrés.

«Les catastrophes qu’on regarde sur nos écrans deviennent un spectacle. Il y a une boulimie d’images, on ne prend plus le temps de s’arrêter, de vraiment regarder et de se questionner. L’art est l’un des seuls contextes qui nous le permet encore», souligne l’artiste.

La figure humaine, qu’il croyait voir disparaître peu à peu de ses tableaux, revient avec force et s’impose comme objet central. L’effacement et la défiguration n’en viennent pas à bout, les traits de ses protagonistes s’affinent avec le temps. «Il y a une errance dans la production du tableau lui-même, on voit le motif de ma planche de découpe, ma mise en carreaux, le fond du tableau, la toile brute», note-t-il. 

Deux objets liés à la peinture, un pot et une palette longuement rongés par le temps dans un dépotoir, ont été récupérés et modifiés par l’artiste, dont les errances, physiques et virtuelles, nourrissent une vision du monde aussi actuelle que surréelle.

Manifester du mirage est présentée jusqu’au 19 novembre au 273, rue Saint-Paul, Québec. Info: 418 692-1188.