L'historien Gilles Havard a fouillé pendant une dizaine d’années le passé d’aventuriers francophones du Nouveau Monde pour son livre L’Amérique fantôme.

Gilles Havard: fantômes francophones d’Amérique

Pendant dix ans, l’historien français Gilles Havard a patiemment mené l’enquête sur le terrain et dans les archives pour son volumineux bouquin «L’Amérique fantôme – Les aventuriers francophones du Nouveau Monde». L’ouvrage, capable de captiver tant le spécialiste que le grand public, dresse un fascinant portrait de dix «hommes libres» au parler français qui ont bourlingué dans les années 1550-1850 dans les immensités du continent, parmi les autochtones, jusque dans les Grandes Plaines et les Rocheuses.

Leur héritage demeure vivant, mais méconnu. «J’ai été fasciné de constater qu’il existe beaucoup de patronymes français dans les réserves amérindiennes du Dakota et du Montana. Ces gens qui vivent là-bas sont le produit d’une longue histoire de métissage, de cohabitation et de rencontres commerciales. C’est une Amérique oubliée et complètement marginale», explique l’auteur, également directeur du Centre d’études nord-­américaines à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris.

Travail de moine

Même si l’écrivain ne compte aucun coureur des bois dans son arbre généalogique, il se passionne depuis longtemps pour le destin de ces hommes, souvent précédés d’une mauvaise réputation, sorte de trait d’union entre les civilisations occidentales et amérindiennes. Tous, pour la plupart, ont pourtant joué un rôle important dans la construction du Nouveau Monde.

Retracer leur parcours a constitué un véritable travail de moine. Peu ont laissé des documents ou des traces écrites. «Pour l’immense majorité, ils étaient analphabètes. Ils étaient stigmatisés, mal vus parce qu’ils menaient une mauvaise vie. En fouillant dans les sources, ils ont fini par acquérir une épaisseur individuelle.»

C’est le cas d’Étienne Brûlé que Champlain installe au 17e siècle comme interprète chez les Hurons, où il finit par vivre comme un membre à part entière de la tribu, à l’écart des régulations chrétiennes, allant jusqu’à vivre «plusieurs aventures galantes et sexuelles» avec des Amérindiennes.

Il ne sera pas le seul coureur des bois à vivre cette promiscuité, loin des velléités guerrières. «Ceux qui faisaient du troc et de la traite ont noué de fortes relations sociales avec les autochtones, poursuit l’auteur. Ils n’étaient pas là dans le but de les civiliser, mais dans une logique de commerce et d’alliances, non de conquête et d’assimilation. Ça ne les intéressait absolument pas.»

Clichés du cinéma américain

La culture populaire américaine, particulièrement le cinéma, a souvent brossé un portrait réducteur de ces personnages. Toussaint Charbonneau en est un bel exemple, lui qui a été caricaturé dans deux épisodes des Simpsons. Dans Le revenant, le réalisateur Alejandro Gonzalez Inarritu en fait un être ignoble et sans scrupule, «qui passe son temps à faire ripaille et à jouir violemment des femmes».

«Roy Dupuis avait été approché pour le rôle, mais il avait refusé, sans doute parce qu’il avait senti que ça n’allait pas lui convenir. Il a ensuite beaucoup critiqué la façon du film de décrire les voyageurs canadiens-français. Le film a aussi fait sourire les Québécois parce que l’acteur choisi [Fabrice Adde] avait l’accent parisien...»

De la même façon, Kevin Costner s’est permis des libertés historiques pour son western Danse avec les loups, dont l’action se déroule en 1863. L’acteur réalisateur présente son personnage comme l’un des premiers Blancs à fouler le sol des Grandes Plaines.

«Ça fait pourtant 150 ans qu’il y a une circulation de Français et de Canadiens français dans la région. Le nationalisme américain s’est souvent construit à travers la conquête de l’Ouest avec une vision péjorative des autres, que ce soit les Mexicains au sud ou les Canadiens au nord», conclut Gilles Havard.

Gilles Havard: L’Amérique fantôme  — Les aventuriers francophones du Nouveau Monde

Flammarion

656 pages