Gidon Kremer sera de passage à Québec le 6 février.

Gidon Kremer: pour l'éloquence de la musique

Gidon Kremer a consacré sa vie à la musique, y voyant un des derniers bastions de l'éthique et une source intarissable de réflexions, de beauté et d'inattendu. Celui que le New York Times qualifie de «violoniste en mission» s'arrêtera à Québec et Montréal la semaine prochaine avec la Kremerata Baltica.
L'orchestre de chambre qu'il a fondé célèbre ses 20 ans, alors que le musicien letton fêtera bientôt son 70e anniversaire. L'âge ne rime toutefois pas avec conformisme pour Gidon Kremer qui travaille sur des projets mariant la musique à la peinture, à la vidéo d'animation, à la sculpture et même au clownesque. Le Soleil a eu le privilège de lui poser quelques questions.
Q Le programme que vous présenterez à Québec, Russie : masques et visages, comporte une partie consacrée à des compositeurs russes, dont les arrangements vous ont été inspirés par les toiles de Maxime Kantor. Comment fonctionne cet amalgame de musique et de peinture?
R On ne regarde pas les images comme une illustration de la musique ou la musique comme un accompagnement des images. Les deux formes d'art se rencontrent et se répondent dans leur structure même. Quand ce n'est pas possible de présenter les images, comme à Québec, la musique l'emporte.
Q Justement, les spectateurs de Québec auront-ils l'impression qu'il manque une dimension au concert?
R C'est un projet très spécial, j'aurais aimé qu'il y ait les images, mais ce ne sont pas tous les promoteurs qui peuvent le faire. En fait, nous ne l'avons présenté avec les images qu'à Toronto et New York, pendant cette tournée. Musicalement, l'orchestre s'engage de la même manière. 
Q Vous souhaitiez faire un commentaire social et politique sur la situation en Russie avec ce projet. Qu'est-ce qui vous pousse à prendre la parole pour défendre vos convictions?
R Je le fais de temps en temps, parce que je ne peux pas rester indifférent aux mensonges et à toute la manipulation politique qui a cours. Je me soucie de l'humanité et j'essaie autant que je peux de défendre les gens qui sont mal pris et qui ont subi des injustices. Mais la politique n'est pas ma priorité, je préfère servir la musique.
Q Pour votre plus récent projet, Images of the East, vous abordez la question des réfugiés et la situation au Moyen-Orient en collaborant avec le sculpteur syrien Nizar Ali Badr. Quelle est la forme finale de cette oeuvre?
R C'est une vidéo d'animation, avec les sculptures de pierre de cet artiste. C'est devenu un projet international, qui parle de guerre et de paix. J'espère vraiment que ça pourra être montré dans un festival de cinéma ou sur un poste de télévision. 
Q Vous avez également collaboré avec l'artiste de cirque Slava Polounine, qui a fait le tour du monde avec le Slava's Snowshow. Êtes-vous clown à vos heures?
R C'est en quelque sorte une nouvelle version de ce spectacle qui intègre un orchestre de chambre et moi en tant que soliste, qui agit presque comme un clown à un certain degré. C'est une performance extraordinaire et très poétique, qui conjugue les clowns et la musique. Il n'y a aucun mot, mais ça parle de tout, et surtout d'amour.
Q Comment avez-vous réagi à l'élection de Donald Trump?
R Beaucoup de journalistes américains m'ont posé la question et je les comprends de s'inquiéter. Qu'une personne qui a employé autant de mots laids et qui a menti à tellement d'occasions devienne le président des États-Unis est troublant. Ce que Liberache fut pour la musique, M. Trump l'est pour la politique.
Q Quelle est la fonction de la musique dans ce contexte, selon vous?
R De nous rappeler que l'éthique existe et doit prévaloir. Autrement, le monde au complet devient victime de décisions immorales. Mais j'ai toujours espoir.
Q La création de Kremerata Baltica était une occasion de partager votre expérience avec de jeunes musiciens des pays baltes. Pourquoi était-ce important pour vous?
R J'aime construire des ponts entre les jeunes musiciens et le futur et je voulais leur donner la chance de voir le monde. Je peux dire que j'ai réussi, parce que nous avons joué sur tous les continents et que Kremerata Baltica est un ensemble reconnu et estimé. On m'a invité à enseigner dans toutes les grandes écoles de musique, dont la Juilliard School, mais je suis fier d'avoir construit ma propre académie et d'avoir partagé mon expérience avec ces magnifiques musiciens.
Q Vous avez également à coeur de faire découvrir au public des compositeurs méconnus, comme Mieczyslaw Weinberg, qui est au programme de ce concert anniversaire. Qu'est-ce qui vous touche dans sa musique?
R Il a une signature, un don incroyable pour la mélodie et les harmonies et il y a toujours un message dans sa musique, qui se comprend avec le coeur. Ce n'est pas de la musique pour les spécialistes, c'est de la musique pour tout le monde.
Q Vous souvenez-vous de votre passage au Club musical il y a une dizaine d'années?
R Oui, mais vaguement. La vie de tournée fait en sorte que nous allons d'une place à l'autre en voyant seulement les aéroports et les hôtels. Travailler avec la musique et les compositeurs, c'est merveilleux, mais voyager est un fardeau. 
Q Pourtant, vous semblez aimer les voyages, puisque vous vous empressez de reprendre l'avion lors de vos congés. Vous avez notamment visité le pôle Nord, non?
R Effectivement! Mais plus récemment, j'ai opté pour la République dominicaine. J'essaie d'aller sur des îles ou dans des endroits tranquilles où on ne me reconnaîtra pas et où je pourrai trouver un peu de paix.
Vous voulez y aller ?
Qui: Kremerata Baltica au Club musical de Québec
Quoi: le concert Russie : masques et visages
Quand: lundi 6 février à 20h
: Grand Théâtre de Québec, salle Louis-Fréchette
Billets: 23 $ à 84 $
Info: www.clubmusicaldequebec.com
* Le concert sera aussi présenté le mardi 7 février à 20h au Musée des beaux-arts de Montréal.