Réussissant comme pas un à faire d’une grande salle comme Louis-Fréchette un cocon intime, le conteur Fred Pellerin n’a pas perdu la main pour captiver son auditoire à renfort d’images qui frappent, de jeux de mots truculents et de gentilles digressions qu’on devine écrites.

Fred Pellerin: faire naître le nous

CRITIQUE / Qu’est-ce qui fait qu’un groupe de personnes devient une collectivité? La question est au cœur d’«Un village en trois dés», le nouveau spectacle de Fred Pellerin, qui a remis son chapeau de conteur avec la verve, la créativité langagière et la poésie unique qu’on lui connaît.

«Merci d’être là, même si c’est mardi soir. Avec tout ce qu’il y a de bon dans la grille-horaire des fêtes…» a-t-il blagué en ouverture. Au rythme avec lequel celui-là remplit ses salles Louis-Fréchette, gageons que personne ne s’était fait prier pour quitter son sofa le temps d’une nouvelle escale à Saint-Élie-de-Caxton. 

Dans ce spectacle présenté pour la première fois à Québec mardi, au Grand Théâtre, le conteur chouchou des Québécois nous prévient d’entrée de jeu. Il ne fait plus de conte, mais bien de la conférence (N’ayez crainte, on ne perd rien pour attendre…). Aux fins de la présente rencontre, il a mené l’enquête sur la genèse de son célèbre village, survenue le 12 avril 1865. Que s’est-il passé entre le 11 et le 12 pour que cette collectivité se matérialise? interroge-t-il en somme. 

Pellerin commence son périple aux archives municipales, en compagnie d’une dénommée Odette, qui gère vraiment lesdits documents, clame-t-il. «Quand vous faites le “0”, vous tombez sur elle. Appelez demain, elle travaille. Si on est 7-800 à l’appeler, elle va rire!» a invité notre homme. Pas de chance pour lui — mais tant mieux pour nous —, les premières pages du registre ont été déchirées. Pellerin décide alors de poursuivre son investigation chez son illustre grand-mère, source intarissable d’histoires magiques. Encore une fois, elle ne décevra pas. 

Curé et postière

Aux habitants désormais familiers comme Méo le barbier qui se prétend ambidextre (mais dont les coupes de cheveux suggèrent le contraire), le forgeron Riopel ou sa fille (la belle Lurette aux sanglots stridents) s’ajoutent ici de colorés personnages. À commencer par Élie, ce curé zélé qui aura maille à partir avec les pécheurs qui deviendront ses paroissiens. Ou Alice (prononcer «Aliche»), postière à la plume dégourdie qui offrira à ses concitoyens des correspondances avec les morts… Ou qui ouvrira un «bureau de posthume», dans les mots de Pellerin. 

Réussissant comme pas un à faire d’une grande salle comme Louis-Fréchette un cocon intime, le conteur n’a pas perdu la main pour captiver son auditoire à renfort d’images qui frappent, de jeux de mots truculents et de gentilles digressions qu’on devine écrites. Les rires sont francs et le plaisir évident, sur scène et dans la salle. 

Mais l’écoute est aussi attentive, parce qu’on le sait, chez Fred Pellerin, il ne suffit que d’un moment pour passer de la rigolade à la poésie, voire à l’émotion. En ces temps où l’identité, le sens de la collectivité et du vivre ensemble ont polarisé les opinions, il résonne fort ce nouveau spectacle. En mettant en exergue l’engagement d’un groupe de gens dans un projet commun, à la fois tout simple, mais éminemment crucial, il offre une belle matière à réflexion. 

Comme il en a l’habitude, Fred Pellerin a bonifié son programme conté de quelques chansons, revisitant notamment de belle manière Je redeviens le vent de Martin Léon, Le grand cerf-volant de Gilles Vigneault (dont la dernière ligne, «Pour jeter les dés dans la main du temps», ne pouvait être plus à propos) et Amène-toi chez nous de Jacques Michel, complètement dans le ton elle aussi. 

Un village en trois dés de Fred Pellerin est présenté à guichets fermés à la salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre jusqu’à vendredi. La supplémentaire du 22 mars affiche également complet. Et les billets pour les spectacles du 6 au 8 décembre 2018 commencent mine de rien à se faire rares…