Serge Fiori et Richard Séguin

Fiori-Séguin: 200 nuits et 40 ans plus tard

Mai 1978. Claude Ryan vient d’être élu chef du Parti libéral du Québec. Le salaire minimum est à 3,37 $, le plus élevé en Amérique du Nord. Les Jets de Winnipeg remportent la coupe AVCO dans la défunte AMH. Et dans l’ancien club Playboy de Sainte-Adèle, Serge Fiori et Richard Séguin enregistrent ce qui allait devenir le mythique album Deux cents nuits à l’heure.

De cette rencontre artistique née d’une amitié qui dure toujours, les deux chanteurs conservent des souvenirs mémorables. Quarante ans plus tard, le duo prend un plaisir évident à revenir en arrière, à l’occasion de la sortie d’une version remasterisée faite à partir des bandes maîtresses originales.

Au bout du fil, les deux hommes s’amusent et rigolent ferme, entre deux retours en arrière. Les années ont passé depuis l’enregistrement, «né d’une pulsion très simple», mais de toute évidence, pour eux, c’est comme si c’était hier.

À sa façon, l’album était en phase avec son époque, «porteur d’espérance» dit Richard Séguin. Le Québec était à mi-chemin de l’arrivée au pouvoir du Parti québécois et d’un premier référendum annonciateur de lendemains qui déchantent.

Les deux artistes étaient eux-mêmes à la croisée des chemins, à l’image d’une scène artistique québécoise qui vivait un «creux de vague». Les groupes se disloquaient ou traversaient une crise existentielle. «Harmonium, Beau Dommage, Octobre, Les Séguin, tout le monde se cherchait, raconte Serge Fiori. On sentait que chacun avait fait le tour, qu’il y avait un éclatement. On cherchait un moyen de continuer, mais en même temps de partir en exil. C’était la fin d’une époque. Dans les années 80, tout a crashé

Isolés pour écrire
C’est dans ce contexte de mutation tous azimuts que les deux chanteurs se retrouvent, avec leurs guitares acoustiques, au Café du quai, à Magog, à la recherche d’un nouveau souffle créatif. Un troisième larron rôde dans les parages, Michel Rivard, mais Cupidon lui fait prendre la route de la Belgique. «Il nous a appelés pour nous dire de continuer le projet sans lui, qu’il était en amour, ba-bye!» lance Fiori.

Le projet, déjà avancé, de poursuivre sur sa lancée, même si Fiori angoissait à l’idée de ne plus être capable de retrouver l’inspiration après L’Heptade. «Il y avait des chansons qui avaient déjà été composées, dont Ça fait du bien, que Serge et moi avions fait un an et demi avant, explique Richard Séguin. Chacun de notre côté, on avait des débuts de textes.


« On travaillait sur des shifts différents, moi de jour, Serge plus de nuit »
Richard Séguin

«Un ami de Magog nous a prêté sa maison et on s’est isolés pour écrire, poursuit-il. C’est devenu un atelier workshop. On travaillait sur des shifts différents, moi de jour, Serge plus de nuit (rire). On se rejoignait pour partager notre travail respectif.»

Séguin déstabilisé
Lentement, la gang d’Harmonium, les Denis Farmer, Robert Stanley, Neil Chotem et autres sautent dans l’aventure, à Sainte-Adèle, dans le nord de Montréal. Richard Séguin réfute toutefois la «légende» voulant qu’il ait quitté le bateau avec amertume. Mais frustrations il y a eu, il en convient.

«J’étais déstabilisé, car j’arrivais dans un groupe qui avait beaucoup de complicité. C’est la première fois que je travaillais avec un batteur, je n’étais pas habitué. Au début, on s’imaginait un album avec deux guitares et une contrebasse. Une fois rendu au mixage, tout cet aspect-là me dépassait, mais ça ne s’est pas fait de façon brutale, il n’y a pas eu de claquements de portes.»

The rest is history… L’album Deux cents nuits à l’heure connaît un succès fulgurant, avec des ventes de 200 000 exemplaires. Six des sept chansons trouvent une place dans les palmarès radio. Et, cerise sur le sundae, à la première édition du gala de l’ADISQ, le duo rafle les premiers Félix dans les catégories Disque de l’année et Groupe de l’année.

Repères émotifs
Quatre décennies plus tard, les deux artistes jettent un regard rempli de fierté sur leur travail. «Au niveau de l’écriture, ça tient le temps», glisse Fiori. «Je ressens toute l’énergie de mes 20 ans», ajoute son comparse.

Il a si bien vieilli, l’album, que jamais leurs auteurs ont cru bon d’ajouter de nouvelles chansons. «Il est complet en soi, précise Fiori. Dans ce temps-là, on faisait de vrais albums. Ces tounes-là ont touché différentes personnes à différents moments. Ça fait du bien a rallié tellement de monde. C’est une chanson qui a été reprise par tellement de monde. Elle avait une intention de porter un espoir. Je sens que cette chanson a encore les yeux brillants.»

Sans le voir, on devine Richard Séguin opiner du bonnet. «J’aime bien l’expression voulant qu’une chanson soit un repère émotif pour les gens. C’est une chanson qui a été jouée tellement de fois dans les polyvalentes. C’est une chanson qui rassemble le monde.»

DRÔLES DE MIMES

Par-delà les années, la pochette de Deux cents nuits à l’heure conserve encore une aura de mystère, avec les deux chanteurs tout en blanc, visage inclus, assis dans un train, avec en toile de fond une galerie de personnages bizarroïdes. Séguin parle d’une symbolique à l’image de leur état d’esprit de l’époque. «On laissait des choses sur le quai de la gare. C’était la fin d’une phase, on s’en allait vers autre chose.» C’est moins précis pour son ami Fiori. «On avait choisi nous-mêmes le personnage qui nous représentait le mieux. On est arrivés avec des mimes, mais aujourd’hui c’est pas clair. Des fois je me dis, criss, quessé qu’on faisait là?» 

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LA CHANSON N'EST PLUS CE QU'ELLE ÉTAIT

The Times They Are A-Changing, chantait Bob Dylan. Depuis la fin des années 70 jusqu’à aujourd’hui, il a aussi bien changé le monde de la musique aux yeux de Serge Fiori et de Richard Séguin. Et pas nécessairement pour le mieux.

À l’ère de la diffusion en continu (streaming) et de la multiplication des plateformes, comment arriver à tirer son épingle du jeu, demande le duo.

«Au Québec, on a un foyer de création incroyable. Je suis impressionné par le nombre de bons auteurs-compositeurs-interprètes, lance Richard Séguin. Le problème, et c’est ce que tout ce monde-là se demande, c’est comment rejoindre le public. En 1978, te rends-tu compte qu’il y avait des radios qui faisaient jouer notre album intégralement...»

Produire un album aujourd’hui demande «beaucoup de courage», ajoute-t-il. «Le drame, c’est un artiste qui va avoir qu’un seul titre pour le définir. Une chanson et on passe à un autre. Comment veux-tu qu’un chanteur présente un concept d’album, du début à la fin, avec une thématique claire?»

Révolue aussi l’époque où le fan attendait avec fébrilité et savourait jusqu’au dernier sillon le dernier disque de son chanteur ou groupe favori. «L’émerveillement a disparu», déplore Serge Fiori qui se rappelle ces longs moments passés chez son disquaire à regarder les pochettes. «Je passais tellement de temps [à le faire] que j’oubliais de payer en sortant…»

«Tu prenais le temps de te plonger dans les textes, enchaîne Richard Séguin. Découvrir un album, c’était sacré.»

Avec l’arrivée des téléphones intelligents, l’ambiance dans les salles n’est aussi plus ce qu’elle était. Fiori raconte : «Je suis allé voir un groupe qui reprend du Pink Floyd, au Centre Bell. Plein de monde filmait le show sur leur iPhone. Ben voyons donc! Tu payes 100 $ du billet pour regarder un groupe qui imite du Pink Floyd, tu filmes sans regarder le stage et tu envoies des clips live à tes chums. C’est capoté.»