Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, les réalisateurs de Bacurau.

Cannes: Du glamour à l’engagement

CANNES — Vous ai-je déjà parlé du petit aspect Mini-Wheats du Festival de Cannes? Il y a le côté givré : le glamour, les paillettes, les omniprésents commanditaires de prestige... Puis le côté qui est bon pour la santé… mentale. Année après année, la sélection accueille des films engagés, dont certains provoquent des changements à peine perceptibles, mais massifs, un peu comme le mouvement des plaques tectoniques.

Ces drames sociaux ne passent pas inaperçus : pas moins de dix des 15 dernières Palmes d’or étaient ouvertement politiques. Le cas extrême étant Fahrenheit 9/11 de Michael Moore (2004), réquisitoire anti-George W. Bush (ce qui ne l’a pas empêché d’être réélu). Parmi celles-ci, deux Ken Loach (Le vent se lève, 2006, et Moi, Daniel Blake, 2016) et une œuvre des Dardenne (L’enfant, 2005). On verra leurs nouveaux films dans les prochains jours.

On peut reluquer les vedettes qui montent les marches et y trouver du plaisir. Mais on peut aussi apprécier des œuvres qui veulent nous ouvrir les yeux sur des situations, conflits ou injustices qu’on préfère ne pas trop voir. Pour grandir, comme disait Alejandro González Iñárritu, le président du jury.

Le maître-mot est équilibre, soulignait l’omniprésent (omnipotent, écriraient d’autres) Thierry Frémaux la veille de l’ouverture de cette 72e édition.

L’an passé, Spike Lee avait, encore une fois, prouvé qu’il y a moyen de conjuguer le fond et la forme. Opération infiltration (BlacKKKlansman) était aussi percutant qu’hilarant. J’aime beaucoup quand un réalisateur se sert du cinéma de genre pour passer son message.

Mercredi, Ladj Ly utilisait le drame policier comme prétexte dans Les Misérables. C’était jeudi au tour de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles de se servir des codes du western pour dénoncer la montée de l’extrême-droite et l’instrumentalisation du peuple.

Kleber Mendonça Filho n’en est pas à ses premières armes. En 2016, il livrait, entre autres, avec le superbe Aquarius, un chant de résistance allégorique. Cette fois, Bucarau est une fable politique rageuse. Parce que le Brésilien et son acolyte ont eu tout le temps de voir la montée en puissance d’un président fasciste, Jair Bolsonaro, au pouvoir depuis janvier.

«On a palpé l’ambiance dans la société actuelle. Ce n’est pas limité au Brésil. C’est un peu de la science-fiction. Mais il y a des éléments du scénario qui nous ont surpris, comme si la réalité rattrapait la fiction. Le Brésil ressemble, à bien des égards, à une dystopie», a souligné le réalisateur, en conférence de presse, en rigolant.

Le duo a tout de même situé l’action «d’ici quelques années». Dans un petit village perdu au milieu des terres arides du Nordeste, sous le joug d’un préfet vain, superficiel et manipulateur (un disciple de Donald Trump), les habitants font de la résistance passive. Et coulent des jours heureux sous le signe de l’entraide communautaire malgré leurs faibles ressources (ils ne sont pas des saints pour autant).

Jusqu’à ce que débarquent aux limites de Bucarau des «étrangers» — des Américains suprémacistes venus s’amuser à tuer ces gens paisibles (c’est un peu fort de moutarde et caricatural, mais, bon, on aime les méchants vraiment méchants dans les westerns, n’est-ce pas?).

Les villageois fiers et indépendants n’en savent rien jusqu’à ce qu’une famille disparaisse. Les habitants vont alors solliciter un hors-la-loi (à la Impardonnable, le classique crépusculaire de Clint Eastwood, voire Les sept samouraïs de Kurosawa) pour qu’ils viennent les aider à se défendre contre l’invasion…

La charge est intéressante et le film suit une belle courbe dramatique. La fin verse un peu trop dans le sanguinolent à mon goût. Bucarau va certainement susciter beaucoup de réactions au Brésil…

* * *

Revenons, si vous le voulez, à ce que je disais au début. Lorsqu’il y a une montée des marches avec plein de vedettes, il y a facilement une centaine de photographes (à vue de nez, je ne les ai pas comptés). Pour celle d’Atlantique, jeudi après-midi, à peine une dizaine. C’est sûr qu’un premier long métrage avec des acteurs amateurs à propos de jeunes de la banlieue de Dakar qui rêvent d’un monde meilleur...

L'actrice Mama Sane, la réalisatrice Mati Diop et l'acteur Ibrahima Traore du film Atlantique.

La présentation avait pourtant une portée historique. L’actrice et réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop, 36 ans, est la première femme noire à être en compétition dans toute l’histoire du Festival de Cannes.

Malheureusement, son histoire de migrants prend l’eau. Le récit décousu embrouille le spectateur, qui doit en plus composer avec un mélange de genres pas toujours heureux, entre fantastique, fable, chronique politique et enquête policière!

Et le film commence par une histoire d’amour contrariée. Ada (la très belle Mama Sané) est amoureuse de Souleimane (Ibrahima Traoré), mais doit se marier à Omar, qu’elle n’aime pas… Ensuite, il est question de religion, de famille, du travail clandestin, de la misère, des espoirs impossibles, etc.

Mati Diop est tombé dans le piège béant du premier film : vouloir tout mettre.

Dommage. J’étais pourtant prêt à être très indulgent.

+

LU

Des critiques plutôt favorables à La femme de mon frère de Monia Chokri. Allo-Ciné évoque une ode à la famille colorée et pleine de charme. Variety souligne des débuts prometteurs, mais un scénario excessif, tout en louangeant l’admirable performance sans compromis d’Anne-Élisabeth Bossé. Là comme ailleurs, on souligne les ressemblances avec les films de Xavier Dolan. Les intentions de la réalisatrice ne sont pas toujours lisibles, selon le Hollywood Reporter, mais le film démontre que Monia Chokri a un réel talent de réalisatrice avec quelque chose à raconter.

VU

Des amis très chers qui sont en vacances sur la Côte d’Azur (les chanceux!). J’ai profité d’un rare moment d’accalmie — ça aurait été impossible avant et ce sera encore pire dans les prochains jours — pour troquer ma casquette de journaliste pour celle de guide touristique. Un détour chez Pelé pour acheter les meilleurs sandwichs en ville, puis direction la rue Meynardier (commerçante et historique), ascension du Suquet pour admirer la formidable vue sur le port de Cannes et les îles de Lérins, retour par la promenade Boccacabana sur le bord de la mer jusqu’au Palais des Festivals, où se déroule le Festival. Sans oublier un petit détour sur la Croisette et la rue Antibes. Puis retour à la normale...

ENTENDU

«C’est aussi difficile de sortir que de rentrer», a confié un femme à son compagnon. En effet. La sécurité est toujours aussi intense ici — avec raison —, mais chaque personne qui veut entrer dans le Palais des Festivals doit d’abord faire scanner sa cocarde, puis passer à la fouille des sacs et au détecteur de métaux. Évidemment, une énorme file se forme aux abords du Grand Théâtre Lumière et déborde… devant la sortie unique du Palais. Sans parler de tous les gens qui sont agglutinés juste à côté pour entrer dans la salle Debussy, où se déroulent, entre autres, les projections de presse. Mon truc? Respirer par le nez… Du moins, j’essaie.

On a vu

Bacurau
Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles
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Atlantique
Mati Diop
** 1/2

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Les frais de ce reportage sont payés en partie par le Festival de Cannes.