Le metteur en scène belge Ivo Van Hove dirige les comédiens pour Les choses qui passent.

Festival d’Avignon: Ivo van Hove et le «Proust» hollandais

AVIGNON — Très peu ont entendu parler de Louis Couperus. Jusqu’à ce qu’Ivo van Hove, un des maîtres du théâtre européen, décide d’adapter un roman de cet écrivain néerlandais sur le drame d’une famille en décomposition. Une matriarche qui a tué son mari avec l’aide de son amant il y a 60 ans est au cœur de l’intrigue de De Dingen die Voorbijgaan (Les choses qui passent), présentée au Festival d’Avignon. Van Hove était venu présenter ses Tragédies romaines au Carrefour de théâtre de Québec en 2010.

«C’est une pièce sur la fatalité, une tragédie grecque contemporaine», explique le metteur en scène belge qui, en 2016, avait fait sensation avec une autre fresque familiale dans l’Allemagne nazie, Les damnés, de Luchino Visconti.

Le terrible secret n’en est pas vraiment un puisque toute la famille, des enfants aux petits-enfants, en subit les conséquences. «Tout le monde sait ce qui s’est passé, mais ne parle pas de ce traumatisme. Ce sont “les choses qui passent”, mais en fait, elles ne passent pas», car les membres de la famille sont rattrapés par le secret des décennies plus tard, estime l’artiste de 59 ans.

Un texte glaçant

Si Ivo van Hove a comparé à plusieurs reprises Louis Couperus (1863-1923) à Marcel Proust, la mise en scène, elle, est digne des drames pesants de Federico Garcia Lorca: comme dans La maison de Bernarda Alba, les 15 personnages sont habillés en noir, portant un deuil perpétuel.

L’ascétisme scénographique — des chaises alignées des deux côtés d’une grande salle, un miroir où le public voit son reflet, le son d’un métronome, d’un carillon et d’une horloge en bruits de fond —, va de pair avec un texte glaçant.

«La famille a duré assez longtemps», assène l’un des personnages au début de la pièce qui dure un peu plus de deux heures, avec des surtitres en français.

Les membres de cette famille ont du mal à accepter leur vieillesse — de jeunes acteurs incarnent des septuagénaires et des octogénaires — tandis que les trentenaires renoncent à leurs ambitions.

L’ambiance oppressante et austère n’est interrompue que par une seule scène où on voit les nouveaux mariés Lot et Elly lors de leur voyage de noces en Italie puis à Nice se dénuder et s’asperger de champagne et même de crème Chantilly.

«Le Sud, pour Couperus, a toujours été la liberté, la joie, et le Nord, c’est la Hollande, le froid, le calvinisme, les désirs sexuels frustrés», a expliqué Ivo van Hove lors d’une conférence de presse à Avignon. Couperus partage avec Proust, Oscar Wilde ou encore Thomas Mann, à qui il est également comparé, le fait d’avoir été un écrivain homosexuel.

«Désirs impossibles»

«Il l’était à une époque où il ne pouvait écrire publiquement sur ce thème car autrement, c’était la prison. Il l’a toujours caché, mais il a écrit sur les désirs qui sont impossibles [à réaliser]», a souligné le metteur en scène.

Pour lui, le personnage de Lot, séparé de sa femme à la fin de la pièce, «a un lien avec la propre vie de Couperus» qui a eu du mal à vivre son homosexualité sans culpabiliser. «Cela n’a peut-être pas beaucoup changé», estime Ivo van Hove, qui est ouvertement gai.

Metteur en scène prolifique avec une centaine de productions dans le théâtre et l’opéra, Ivo van Hove est le directeur artistique du Toneelgroep Amsterdam, la plus grande troupe des Pays-Bas, dont les acteurs ont livré un jeu brillant tout au long de la pièce.