La réalisatrice Mélanie Charbonneau et l'actrice Juliette Gosselin

«Fabuleuses»: paradoxes de jeunes femmes

Peut-on produire des vidéos de routine beauté sur You Tube tout en défendant des idéaux féministes? Que faire lorsqu’on rêve décrire dans un média «sérieux» qui n’engage plus que ceux qui ont au moins 20 000 abonnés? Plongeant dans ces paradoxes de la féminité et de la production de contenu, la réalisatrice Mélanie Charbonneau accouche de «Fabuleuses», le récit d’une amitié triangulaire dans un été montréalais plein de contrastes.

Juliette Gosselin y incarne Clara Diamond, une influenceuse bien seule et étonnement altruiste malgré son apparente vie parfaite dans un condo commandité, son contrat avec une compagnie de maquillage et ses milliers d’abonnés. La réalisatrice s’est aperçue récemment qu’elle pouvait connecter ce personnage à un épisode de sa propre histoire, lorsque son court-métrage Antikamasutra est devenu viral sur YouTube en 2006.

«En quelques jours, le vidéo a atteint 100 000 vues et après deux semaines, on était rendus à 1 million. À l’époque, c’était comme le premier succès viral du Québec, raconte-t-elle. Moi, ça avait été un petit boost dans ma carrière. C’est comme ça que j’ai commencé à faire de la publicité. Être youtubeur, devenir son propre créateur de contenu, sans avoir à attendre que les médias diffusent ce que tu fais, ça m’a toujours fascinée.»

Dans Fabuleuses, Noémie O’Farrell joue Laurie Gagnon, qui se retrouve sans plan d’avenir à la fin de son stage en journalisme chez Top, un média qui souhaite attirer du lectorat et des annonceurs en embauchant des youtubeurs comme chroniqueurs. «Quand tu as 20 ans, tu peux avoir l’impression que de briller sur les réseaux sociaux est la seule manière de réussir. C’est un élément de la recette de la réussite. On ne peut plus éviter de parler du phénomène, qui est très présent dans la vie des jeunes femmes», croit la réalisatrice.

Le défi était de construire des personnages non caricaturaux, auxquels on croit et on s’attache. «On a beaucoup travaillé avec les actrices, on regardait des références. C’était un long travail de répétition, pour trouver ensemble les nuances, et je crois que c’est ce qui transparaît à l’écran. On était là, toutes ensemble, pour faire un film qui ressemble à notre génération.»

Mélanie Charbonneau

Parallèlement à l’univers des influenceuses, la réalisatrice nous montre aussi le milieu féministe engagé, plus underground, en s’inspirant du mouvement Maipoils. «Les filles du mouvement font partie du film, elles jouent leur propre rôle, c’est très méta!, relève Mélanie Charbonneau. Pour moi, 2019, ce sont les contrastes et les paradoxes féminins. Il y a à la fois ce néo-féminisme qui rappelle qu’on s’épile pour répondre à une image idéalisée de la femme, et des filles sur les réseaux sociaux qui donnent des trucs pour atteindre cet idéal-là. Je trouvais ça intéressant de faire se rencontrer ces deux univers dans un film et de montrer que toutes ces voix-là peuvent cohabiter. J’avais envie d’entendre des femmes discuter de ces sujets-là et en débattre.»

L’amie d’enfance et coloc de Laurie, Élisabeth Mazari (Mounia Zahzam), incarne fièrement (et parfois farouchement) ce néo-féminisme, tout en rêvant d’une carrière de violoncelliste dans un orchestre. Une fois le choc passé, on sent qu’il y a des transferts de valeurs entre la très instagramée Clara et la réactionnaire aux cheveux verts.

L’art du dialogue

Le scénario a été travaillé à quatre mains par la réalisatrice et la romancière Geneviève Pettersen (La déesse des mouches à feu). «Moi, je suis très forte dans la structure, la courbe dramatique, alors que Geneviève, qui déteste les répliques qui sonnent faux, maîtrise l’art du dialogue, indique Mélanie Charbonneau. On ne voulait pas être dans une comédie de scénaristes, où tous les personnages ont de la répartie et sont comiques, on voulait une comédie de personnages.»

Pour livrer ce récit entre deux mondes — celui, aseptisé, des immeubles vitrés modernes et des condos modélisés et celui du fouillis esthétique et vivant des quartiers populaires de Montréal — elle a aussi joué sur les contrastes.

«Je ne voulais pas faire un film Instagram. Notre parti-pris a été de faire un film qui témoigne de la réalité par les lieux, pris tels qu’ils sont, indique-t-elle. Au début, on voit beaucoup les peaux, l’acné, on ne met pas beaucoup de maquillage, mais au fur et à mesure que Laurie se prend dans l’engrenage, sa peau devient de plus en plus lisse, elle devient lumineuse, parfaite, glow in the dark!»

Elle s’est inspirée de Quand les femmes s’en mêlent (Working Girl), qui abordait l’ambition féminine dans les années 90, pour la structure du scénario, et souligne une certaine parenté avec Réalité mordante (Reality Bites), un film qui a bercé son adolescence. Ayant en tête des films québécois des années 90 comme Un 32 août sur Terre et Cosmos, elle a voulu montrer la métropole d’aujourd’hui, connectée et ouverte sur l’Amérique, sans tomber dans le Montréal pittoresque.

Après le court-métrage Seule, qui abordait les relations amoureuses à l’époque Facebook, la websérie Les stagiaires, qui a un peu été l’embryon de Fabuleuses, et le long-métrage qui sort en salle mercredi, a-t-elle fait le tour du sujet?

«Je crois que la prochaine étape est de faire de la science-fiction, de voir à quoi la vie moderne, amoureuse et connectée ressemblera dans quelques années. Je ne sais pas si on en a terminé avec Fabuleuses, mais on rêve d’un Fabuleuses 2», répond-t-elle.

Juliette Gosselin, Noémie O’Farrell, Mélanie Charbonneau et Mounia Zahzam sur le plateau de tournage du film «Les Fabuleuses».

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NOÉMIE O’FARRELL, DE STAGIAIRE À FABULEUSE

Noémie O’Farrell reprend le rôle de Laurie, un personnage né dans la websérie Les stagiaires, et son premier «vrai» rôle de fiction à la caméra. Depuis, tout a déboulé. On l’a vue dans Comment devenir une légende, Jérémie et Oh My Lord à Vrak, puis dans Trop, L’heure bleue et En tout cas, ainsi que dans le film Les feuilles mortes.

Les amateurs de théâtre de Québec et Montréal connaissaient déjà le visage de la rouquine, qui excelle aussi bien dans les comédies que dans les propositions plus expérimentales.

En jouant Laurie dans Fabuleuses, Noémie O’Farrell retrouve la réalisatrice Mélanie Charbonneau, qui lui avait donné sa chance dans Les stagiaires. «Je sens qu’elle a vu en moi des choses que moi-même je ne voyais pas», indique l’actrice. «Le personnage de Laurie s’est raffiné dans l’écriture et dans l’interprétation. Elle a vieilli au même rythme que moi. Je la trouve plus nuancée», ajoute-t-elle.

Trait d’union entre entre l’influenceuse Clara et la féministe assumée Élisabeth, Laurie s’engagera peu à peu dans la course aux «j’aime» et aux abonnés afin de se tailler une place dans les médias. «Je me reconnais quand même là-dedans, indique-t-elle. Les réseaux sociaux, aujourd’hui, sont des moyens de promouvoir son travail. Je crois que mon personnage est consciente de ça, mais n’est pas prête à tout. Utiliser les gens, manipuler son image et l’information, ça ne lui vient pas naturellement.»

Son ascension se transformera doucement en dérape, jusqu’à une scène libératrice où Laurie, défigurée par ses nouvelles fausses lèvres acquises au nom des clics, envoie promener tout le monde. «Je n’avais plus de voix, j’étais brûlée. C’était très exigeant les fausses lèvres, ça prenait deux heures à poser et c’était très difficile de parler avec ça. Il faisait chaud, c’était de longues journées. Mon personnage envoyait chier tout le monde et moi, j’envoyais chier les fausses lèvres, parce que je n’étais plus capable!», raconte Noémie O’Farrell.

Noémie O’Farrell sur le plateau de tournage du film «Les Fabuleuses»

Outre une scène difficile où son personnage couche avec un acteur prétentieux et où elle s’est retrouvée avec un collègue et le réalisateur photo sur elle — «Je devais faire semblant d’être à la fois semi-mal à l’aise et en jouissance… Honnêtement, c’est parmi les choses les plus difficiles que j’ai eu à tourner», note-t-elle — le tournage a été ponctué de nombreux moments de folie, de danse et d’improvisation.

L’amitié entre Élisabeth (Mounia Zahzam) et Laurie est particulièrement touchante et crédible. «On voulait avoir une intimité physique, qu’on sente qu’on est de vraies bonnes amies et que même si ça fait 11 heures qu’on tourne et qu’on pue un peu, on est all-in», illustre Noémie O’Farrell. On verra aussi l’actrice dans Le coupable, de Onur Karaman, au cinéma dès le 30 août.

Fabuleuses sort en salle le 21 août.