Monument Valley III. Acrylique et huile sur toile . «J'aime ce paradoxe-là : faire une peinture très traditionnelle, mais complètement tributaire de la technologie», dit le peintre.

Thierry Arcand-Bossé: intrigante banalité

Êtes-vous parfois assommé par la démultiplication de la banalité? Par l'accumulation des images collectées et stockées dans le grand magma numérique, où Google images plonge comme un filet de pêche pour collecter tout et n'importe quoi? Le peintre Thierry Arcand-Bossé alimente la réflexion en présentant des paysages inspirés d'images captées par des webcams et accessibles en ligne.
Les personnages ont toujours été très présents dans les compositions presque cinématographiques de Thierry Arcand-Bossé. L'artiste de Québec avait besoin de changement - la quarantaine, peut-être, offre-t-il comme hypothèse - et s'est tourné vers le paysage, en ancrant la tradition dans la réalité du XXIe siècle, où l'ordinateur et autres écrans sont devenus des fenêtres sur le monde accessible et inaccessible. 
«De plus en plus, les artistes utilisent Internet lorsqu'ils ont besoin d'images. C'est devenu une action banale, un automatisme, qu'on fait sans se poser de questions. À force d'essayer de prendre du recul, de m'observer travailler avec cet outil-là, j'ai décidé de m'en inspirer», explique Arcand-Bossé. Il pousse plus loin la réflexion, essayant d'établir un corpus qui ne pourrait exister sans la présence de l'ordinateur. «J'aime ce paradoxe-là : faire une peinture très traditionnelle, mais complètement tributaire de la technologie», note-t-il.
<i>G</i><i>oogle Earth II (Montagnes près de Belluno, Italie)</i>. Acrylique et huile sur toile. Arcand-Bossé y a reproduit les anomalies de Google Earth lorsque l'internaute se déplace trop rapidement.
Le voilà lancé, il y a un peu plus d'un an, dans une chasse aux images, en utilisant le réseau de plus en plus fourni de caméras qui sont braquées sur les territoires et les routes de la planète. Même si une date et une heure précise est indiquée au bas du tableau, comme s'il s'agissait d'une saisie d'écran, les toiles sont constituées à partir de plusieurs images collectées au fil de ses pérégrinations virtuelles, qui devenaient presque obsessives lorsqu'un point de vue découvert au hasard captait son attention. Le plus souvent, ce sont les mots «webcam» et le nom d'un État américain qui le menaient à ses sujets. «Parce qu'aux Etats-Unis, il y a vraiment des webcams partout. Il y a une diversité de sujets, de points de vue, tous plus banals les une que les autres», indique l'artiste.
Les toiles sont assez fidèles, dans l'ensemble, à ses images sources, mais sont minutieusement retravaillées à l'huile. «Ce que les webcams nous proposent, ce sont souvent de petits fichiers, avec peu de détails, donc ma peinture est beaucoup plus détaillée, avec une plus grande gamme de couleurs, que la source», explique-t-il. Créer du brouillard, traduire le grain photographique, les changements de textures, lui a permis de mener diverses explorations techniques. «Il y a certains pigments qui sèchent moins vite. Je suis en train de changer complètement ma palette de couleurs en fonction de ça», signale-t-il notamment.
La figuration en veille
Un autre corpus, qui évoque les mouvements chromatiques des écrans de veille d'un ordinateur, fait partie de l'exposition présentée à la galerie Lacerte. «J'aime questionner la peinture figurative en faisant des liens avec la peinture abstraite. Certains paysages ressemblent à des écrans de veille, et les écrans de veille sont devenus pour moi un prétexte pour faire de la peinture abstraite», expose le peintre.
<i>W</i><i>ebcam IV (Top of Mountain)</i>. Huile sur toile. Thierry Arcand-Bossé s'inspire d'images captées par des webcams et accessibles en ligne.
Ces explorations lui permettent également de questionner la valeur de l'art et de l'image. «Qu'est-ce qui fait que mon écran de veille acquiert une valeur lorsqu'on le présente comme un tableau dans une galerie d'art en tant qu'oeuvre abstraite?» demande-t-il. Les anomalies - sorte de rubans de couleurs en dégradés - qui apparaissent dans Google Earth lorsqu'un internaute se déplace trop rapidement dans un espace, et que Thierry Arcand-Bossé a reproduit sur des paysages montagneux, donne l'impression qu'il a marié les deux corpus.
Gris Google sera présenté jusqu'au 2 juillet au 1, côte Dinan, Québec. Info : 418 692-1566
***
Steve Otis: peinture de genre
<i>Crimson Flesh</i>, de Steve Otis
En orbite des galeries et des centres d'artistes, il y a parfois des peintres qui se démarquent dans des créneaux inusités et peu médiatisés. C'est le cas de Steve Otis, qui faisait partie des artistes du maintenant malheureusement fermé Mur insolite, et qui roule sa bosse auprès des collectionneurs, dans les foires thématiques et dans certains commerces de la région.
Une de ses oeuvres a été sélectionnée dans le Hellraiser Anthology du romancier et cinéaste Clive Barker. Plusieurs personnalités connues sont également en possession d'une de ses toiles. The Dream Within a Dream appartient à Steve Hackett, ex-membre du groupe Genesis, Savannah appartient à l'homme de théâtre Robert Lepage et Labyrinth au musicien et compositeur Michel Cusson. 
Nous avons rencontré le peintre au salon de dégustation du Corsaire, où il expose une sélection d'une vingtaine de tableaux jusqu'au 1er juillet. On pourra voir plusieurs de ses oeuvres au kiosque de cette microbrasserie lors du Festibière de Lévis, qui se tiendra du 30 juin au 2 juillet au Quai Paquet.
En sabbatique
Lorsqu'il ne peint pas, Steve Otis est chef de service au gouvernement du Québec. Il a pris six mois de sabbatique en 2016 pour se consacrer uniquement à la peinture, et comme il peut peindre jusqu'à une demi-douzaine de toiles par semaine, son catalogue s'est considérablement enrichi. 
L'inconditionnel fan de Frank Franzetta, qu'il qualifie de «grand-père de l'illustration fantastique», pose des personnages issus de la littérature fantastique et les créatures mi-humaines mi-animales sur des fonds abstraits, où les couleurs éclatantes, les lavis et les formes géométriques créent des atmosphères surréelles. 
Il ne se contente pas, toutefois, de reproduire des personnages iconiques. Il crée de nouvelles figures cauchemardesques, invente des scènes chargées de symboles et de références à différents courants de l'histoire de l'art, se plonge dans des toiles abstraites. Sa peinture «de genre», prisée des amateurs de dark fantasy, de gore et d'horreur, étend ses tentacules dans des explorations plus complexes.
Pour l'instant, le peintre n'est rattaché à aucune galerie et se sent plutôt exclu de l'univers des symposiums traditionnels, où les fleurs et le bucolique ont davantage la cote que les figures ténébreuses. Mais il trouve tranquillement son public, ose surtout aller où l'art visuel va rarement, dans les bars, les rassemblements de motocyclistes et autres lieux inusités. On peut suivre son travail au productionsmaeve.com