Élise Provencher, Guerrières (Happy Soldner), céramique (2017)

Tendresse Abjective à Regart: une réjouissante liberté

Prendre des vidéos amateurs d'une célèbre sculpture antique et en faire les pièces d'un casse-tête flottant. Revisiter une affiche des années 70 montrant un vieux sculpteur et ses assistantes, nues, pour créer une ronde satyrique. Décomposer son univers pictural pour en faire une grille où les idées rebondissent. Construire des dessins à partir du débalancement de son propre geste, aléatoire.
Les quatre artistes rassemblés dans Tendresse abjective, qui clôt la réflexion sur les expositions collectives à Regart, créent avec une liberté réjouissante qui ne craint pas les paradoxes. Ils les cultivent plutôt, conjuguent les beaux hasards et le rationnel, trouvent de la beauté dans le banal, du sublime dans l'ambigu. 
Le comité artistique dont s'est entourée la directrice générale et artistique Amélie Laurence Fortin a sélectionné quatre artistes qui demeurent à Montréal, sans en être nécessairement originaires, et dont le travail a peu ou pas été vu dans la région de Québec. L'exposition et l'accrochage ont été réfléchis par Christophe Barbeau, en collaboration avec les artistes, qui sont venus passer quelques jours à Lévis en juillet.
L'exposition est présentée jusqu'au 27 août au 5956, rue St-Laurent, Lévis. Info: 418 837-4099
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L'humour d'Élise Provencher
Guerrières, une pièce de céramique d'Élise Provencher, nous apparaît d'abord comme une réinterprétation de quelque danse ancienne, rassemblant des nymphes ou des muses autour d'un homme vieillissant et ravi.
«C'est la reproduction d'un poster des années 70 qui était dans son atelier, raconte la directrice. Elle montrait un vieux céramiste, entouré de son équipe d'assistantes, qui, en vrais hippies, ont décidé de faire une photo de groupe complètement nus. C'était très libre, sans rapport de domination patriarcal, très joyeux. Élise est assez féministe et ne savait pas comment regarder cette photo-là. Cette image l'a obsédée et elle en a fait une ronde.»
Les personnages arborent des visages moqueurs, rieurs ou sarcastiques dans cette mascarade. Et même en sachant tout le travail technique qu'il y a derrière une pièce de céramique aussi complexe, on sent que l'artiste s'est amusée avec son médium, a laissé libre cours à son sens de l'humour et est allée plus loin que la simple représentation pour expérimenter librement.
Une autre pièce de céramique, Filles et ville qui parlementent sont à moitié rendues, montre deux amies enlacées dans une profusion de bras, noirs, tentaculaires, qui rendent la joyeuse étreinte vaguement angoissante.
Élise Provencher a aussi fabriqué, sur place, une série de sculptures collages un peu punk, qui intègrent des images de sculptures romaines et qui font écho (sans que ça ait été planifié) à la vidéo d'Anna Hawkins, qui jongle avec les captations de la sculpture Le groupe du Laocoon, exposée au musée du Vatican.
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Les jongleries d'Anna Hawkins
Anna Hawkins, <i>With Outtrust Arm</i>, vidéo (2015)
L'artiste originaire de Philadelphie s'est installée à Montréal il y a déjà plusieurs années. En faisant des recherches sur cette sculpture emblématique, elle s'est aperçue que de nombreux touristes la filmaient lors de leur visite et diffusaient ensuite ces images - affectées par tous les paramètres d'éclairage, de résolution, de réglages des couleurs possibles et inimaginables - sur YouTube. «Elle est allée chercher toutes ces vidéos libres de droits, a sélectionné certains morceaux, a recomposé la sculpture, comme un casse-tête», résume Amélie Laurence Fortin.
De ces blancs jaunâtres et de ces images floues, Hawkins a fait sortir quelque chose de beau, d'émouvant, de pluriel, qui évoque l'éventail de perceptions différentes que peut engendrer une oeuvre. Elle a complété le portrait en construisant une trame sonore à partir du son des vidéos, où on entend les touristes s'exprimer dans plusieurs langues. La nuit, son oeuvre est projetée dans la vitrine du centre d'artistes, et les formes luminescentes semblent danser dans l'obscurité, comme quelque apparition. 
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Les harmonies de Collin Johanson
Collin Johanson, Sans titre, aquarelle (2015)
Collin Johanson, pour citer la directrice de Regart, se place volontairement en déséquilibre, dans une zone où son travail risque sans cesse de basculer. Les oeuvres sur papier exposées à Lévis ont été réalisées lors d'une résidence à Berlin, en 2015, où il a décidé de travailler à partir de «mauvaises lignes», ces canevas de lignes brisées où l'on tente de déjouer son propre geste sur le papier pour créer une armature aléatoire qui sera le point de départ de la composition.
«Il a créé un ensemble de personnages, de symboles, de couleurs assez inédit. Il travaille un peu comme les automatistes ou les Français du début du XXe siècle», note Mme Fortin. On croit reconnaître çà et là un trait des oeuvres de Picasso, de Picabia, de Renoir... «Il y a quelque chose qui traverse les âges et l'histoire de l'art, comme une voix qui fausse, mais où il arrive à trouver une harmonie.»
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La grille magique d'Hugo Bergeron
Hugo Bergeron, <i>Panorama d'espaces vacants et interchangeables</i>, acrylique sur toile, 32 tableaux (2012-2017)
Le peintre expose une grille, constituée de tableaux à l'acrylique faits entre 2012 et 2017 et dont le nombre varie selon l'espace d'exposition. 
À Lévis, nous en trouvons 32, alignés impeccablement sur le mur du fond, invisible pour le visiteur à moins qu'il s'avance dans la galerie. Lorsque notre regard s'attarde sur chacun d'eux, on a l'impression de plonger chaque fois dans un univers différent. Puis notre oeil se met à faire des bonds, à tisser des liens, et des histoires plus complexes émergent. Un va et vient plutôt fascinant.
«Il fait normalement de très grands tableaux, avec des perspectives complexes, où plusieurs mondes se rencontrent. Là, on sent plutôt la fragmentation de tout ce qui l'inspire, des échantillon de chacune de ses techniques», constate la directrice.
La grille est un lieu habitable, où le regardeur se sent happé, actif. «L'organisation [des oeuvres] fait écho à la curiosité qu'il éprouve lorsqu'il regarde les buildings, en se demandant comment les gens organisent leur espace de vie et au foisonnement de toutes ces individualités qui vivent les unes à côté des autres dans les grandes villes», explique-t-elle.