L'oeuvre Sous les chatons de Ludovic Boney à la Galerie Michel Guimont.

Sous les chatons: le festin tintant de Ludovic Boney

La galerie Michel Guimont avait des allures d’atelier du père Noël la semaine dernière, alors que huit joyeux lurons juchés sur des escabeaux accrochaient des milliers de chatons de céramique au plafond. L’activité avait des airs de corvée collective et le tintement des pièces avait tout pour rappeler les clochettes.

L’installation de Ludovic Boney est davantage qu’un joli ciel de décorations suspendues. C’est un grand tout organique dont chacun peut ramener un morceau chez soi, pour la modique somme de 5 $ le morceau. «J’ai hâte de voir si les gens vont parsemer leurs interventions ou les concentrer», s’interroge l’artiste, en observant l’évolution de la nuée de fleurs de bouleaux. Plusieurs artistes ont répondu présents lorsque Boney a demandé l’aide de ses pairs, et on a reconnu, entre autres, Claudie Gagnon. «J’en accrochais au début, mais je n’aime pas vraiment ça», indique Boney sans détour. Il faut dire qu’il a passé trois semaines à percer des trous dans 112 tuiles de plafond (le vrai plafond de la galerie a été rangé pour accueillir l’installation faite avec des tuiles de quincaillerie) et à y faire passer l’équivalent de 20 km de fil transparent…

Lorsqu’on grimpe pour observer l’installation d’en haut, on a l’impression de se trouver au-dessus d’un nuage et les rangées de fils miroitants et la masse de plastique troublent un peu notre vision. «Quand on en coupe un, ça faisait une frisette qui remonte et qui vient détruire l’ordre», fait remarquer Boney. Comme des cheveux d’ange.

Boney se colle aux murs, tentant d’englober toute son installation dans son champ de vision. Il faut dire que le champion des œuvres d’art public colossales est peu habitué de ne pas avoir une vue d’ensemble de son travail. Il nous fait remarquer une déclinaison particulièrement réussie, ou une pointe qui s’élance vers le coin de la pièce.

Les chatons ont été peints en industrie avec une poudre colorée attirée par magnétisme.

Pourquoi les chatons? «Je voulais un objet organique, intéressant et petit. Ça a un peu mal tourné», répond Boney, lueur dans l’œil. Dans les fours à céramique, sous l’œil attentif de la céramiste Loriane Thibodeau, les chatons devaient ressembler à des fournées de doigts de dame. Ils ont tous été peints en industrie, avec une poudre colorée attirée par magnétisme. Il y un peu de magie là-dedans. «C’est le temps des Fêtes», laisse tomber Boney, pince-sans-rire.

Le soir, la vitrine de la galerie attire les passants comme s’il s’agissait d’un magasin de bonbons ou d’un décor de Noël féérique. Au centre du plancher, l’artiste a déposé une couronne de sapin, un objet centrifuge qui semble ancrer la nuée qui ondoie à cause de la ventilation.

«Je voulais un objet organique, intéressant et petit. Ça a un peu mal tourné», dit Ludovic Boney, lueur dans l'oeil.

Il y a quelque chose du festin dans cette installation préparée avec soin, où les visiteurs peuvent venir piger selon leur appétit. L’exposition se poursuit jusqu’au 17 décembre, mais il ne faudrait pas tarder d’aller y jeter un œil, sous peine de n’avoir que des miettes… Au 273, rue Saint-Paul, Québec. Info : 418 692-1188

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L'ALCHIMIE UNIVERSELLE DE LIPING TING

En sortant du Soleil vers minuit, je passe devant le Lieu, et, depuis deux semaines j’y ai aperçu quelques fois Liping Ting, l’artiste infatigable, qui tisse des liens entre les mots d’Antonin Artaud, l’encre de Chine, le sel de mer, la spirale, son corps de femme et les mouvements qui agitent l’art contemporain et la communauté mondiale.

L’artiste taïwanaise est en résidence de performance au Lieu (une première pour le centre) et a fait de l’espace d’exposition une œuvre en constante évolution, fascinante à observer au fil des jours. Du jeudi au dimanche, entre 16h et 17h, Liping Ting présente des performances, invite des artistes à lire ou à jouer de la musique pendant qu’elle agit dans l’espace et interagit avec le public. Plume en bouche, pierre sur la tête, elle s’enduisait le corps d’encre, devenant elle-même un instrument d’écriture, créant au mur et au sol des éclats noirs.

Liping Ting

Elle a pris des pierres au bord de la rivière Saint-Charles, tout près, pour composer ses spirales au mur. «C’est une forme présente dans la nature et dans notre corps, mais qui représente aussi la façon dont nos pensées évoluent, ou "dévoluent"», indique-t-elle. Lorsqu’elle parle, sa voix chante, ses mains papillonnent, comme animées d’une vie propre. On sent que ses idées sont le fruit d’une réflexion constante et de longue haleine.

Pour expliquer la présence d’un miroir, elle raconte une histoire de dessinateurs de dragons, qui avaient besoin d’une étincelle pour rendre la bête (ou l’œuvre d’art) vivante.

Les poètes revendicateurs (Artaud et Lu Xun, notamment) la nourrissent, elle s’y réfère comme des maîtres à penser et utilise leurs écrits, souvent prophétiques, pour parler de l’état actuel du monde, des constantes migrations, du déracinement des peuples, du cannibalisme de l’autre.

S’ajoute au mélange alchimique tout un travail sonore à partir de sons quotidiens (ronflements, respirations, cris) compressés pour créer un chant obsédant et étrange — concocté avec le concours du centre d’artistes Avatar.

Liping Ting, qui a travaillé et vécu à Paris pendant une vingtaine d’années, sera en résidence à Berlin grâce au programme DAAD l’an prochain.

On peut voir son travail jusqu’au 10 décembre (il y a aura une performance à 19h) au 345, rue du Pont, Québec.

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LES ARCS-EN-CIEL À PLUMES D'ÉLYSANNE TREMBLAY

La Galerie Lacerte rayonne, sertie des toiles rose gomme balloune, jaune soleil, bleu ciel et remplies d’arcs-en-ciel d’Élysanne Tremblay. Candidate à la maîtrise à l’Université Concordia, la jeune artiste s’intéresse aux animaux, à leur créativité, à leur parade amoureuse, pour réfléchir à son propre rapport à l’art et aux autres.

«Je crée pour parader, pour montrer ma capacité à survivre en société, pour montrer mes excès de couleurs», laisse-t-elle échapper d’une voix ténue, qui contient toutefois toute l’intensité du monde. «Cette recherche d’intensité, pour soi et pour le spectateur, ça rebondit, comme une balle rebondissante», observe l’artiste. 

Une oeuvre d'Élysanne Tremblay

Avec une émotion exaltée, magnifiée, elle puise dans sa palette de couleurs fétiche comme un enfant qui dessinerait avec ses couleurs préférées, celles qu’il use toujours avant les autres. «Depuis le début de mon travail, j’ai choisi une palette et je ne ressens pas le besoin d’en sortir. J’aime bien explorer tout le champ des possibles [avec ces couleurs]», note Élysanne Tremblay.

Lisant beaucoup sur les poissons et les oiseaux, qu’elle se plaît aussi à incarner dans des performances, la jeune femme s’est particulièrement inspirée de l’oiseau jardinier, qui intègre toute sorte d’objets hétéroclites à son nid, pour les toiles exposées chez Lacerte.

On vous suggère vivement de lire les titres, qui sont de petits éclats de prose vive, de fables et de poèmes. L’exposition Gloire des roses sablons est présentée jusqu’au 23 décembre au 1, côte Dinan, Québec.