«Le mur des rapaces I (détail), relief en bois polychrome, collection de l'artiste

René Derouin: du ciel mexicain aux profondeurs du fleuve

L’exposition «Le mur des rapaces 3», de René Derouin, présentée tout l’été au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul, permet de plonger dans deux espaces immenses qui nourrissent l’œuvre de l’artiste renommé. On y redécouvre l’ampleur de son projet «Migrations», où il a largué 19 000 statuettes au fond du Saint-Laurent, tout en se laissant avaler par ses ciels chargés de rapaces tournoyants.

Plusieurs endroits de Baie-Saint-Paul portent la marque de René Derouin, même si celui-ci demeure à Val-David depuis une cinquantaine d’années. Il y a l’œuvre Le Phare à l’hôtel Germain, mais surtout le souvenir du largage, il y 25 ans, de 16 000 (sur les 19 000) statuettes d’argile au large de L’Isle-aux-Coudres. En guise de prémisse à l’exposition estivale, le MAC de Baie-Saint-Paul présente une statuette accompagnée d’une lettre et d’une photo du largage laissées par l’artiste dans la collection du Musée d'art contemporain des Laurentides.

«C’est une démarche forte, très liée à son histoire personnelle, à un repos au fond du fleuve, expose la conservatrice Patricia Aubé. Lorsqu’il était jeune, son frère s’est noyé dans le fleuve et son père a connu le même sort quelques années plus tard. Lors du largage, le conducteur du bateau a obligé René Derouin à s’attacher avec une corde, parce qu’il avait peur qu’il saute.»

Derouin a commencé à façonner les statuettes d’argile en 1985, après avoir vu la ville de Mexico dévastée par un fort tremblement de terre et s’être réfugié au Musée d’anthropologie. S’imposant de faire 25 statuettes par jour, il a pu en créer des milliers.

Fleuve-Mémoires, 1994-2019, photographies et gravure sur papier, cadre en bois peint en noir, collection de l’artiste

Au cœur de la salle d’exposition, l’œuvre Fleuve-Mémoires, autre évocation du largage, est posée au sol. Des photographies de dizaines de figurines, rougeoyantes à cause du grattage du papier photographique, ont été découpées et alignées en grilles. On dirait un champ d’icônes telluriques, forgées à même un volcan, ou des allées mortuaires de petits sarcophages. On s’émerveille devant les traits primitifs et pourtant délicats, ainsi que devant le nombre impressionnant de détails.

La pièce maîtresse de l’exposition, sous l'égide de la commissaire Pascale Beaudet, est toutefois Le mur des rapaces I, une œuvre sur panneaux de bois qui se déploie sur 11 mètres sur le plus long mur de la salle d’exposition. Des hordes de rapaces volent dans tous les sens autour d’un train de migrants. On distingue, à l’avant, la locomotive de ce train de la mort, et plus loin de petits groupes de pèlerins, des familles errantes aux membres soudés.

«Le mur des rapaces I» (détail), relief en bois polychrome, collection de l'artiste

«Oui, les oiseaux évoquent la migration, mais il fait aussi un lien avec les rapaces financiers. Pour René Derouin, c’est inconcevable qu’on fasse passer les enjeux économiques avant la vie, la nature et la préservation de l’environnement», explique la conservatrice.

Habitué de voyager sur l’axe nord-sud, Derouin se présente comme un artiste de l’américanité. Il jongle avec les symboles d’aigles, à la fois emblème des États-Unis et figure récurrente de l’imagerie mexicaine. Le mur des rapaces B, où les traces du burin mettent le bois à nu pour créer des reliefs presque topographiques, contient un quadrillage qui évoque les territoires vus du ciel.

«Ma cabane de la Longue-Pointe», 2013, Linogravure, papier collé, papier troué, dessins, collection de l'artiste

Dans Ma cabane de la Longue-Pointe, une petite maison, des sirènes et une multitude d’autres détails créent une cosmologie intime où l’on peut se perdre en conjectures. On remarque aussi plusieurs similitudes avec l’iconographie religieuse catholique; des figures de piéta, des formes de vitraux, des auréoles… L’exposition permet aussi de s’attarder sur des symboles récurrents plus personnels, comme un personnage d’étrange samouraï qui est un alter ego de l’artiste, enfant. Le personnage est repris sur plusieurs œuvres papier, dont les interstices délicatement découpés créent des reliefs et des jeux d’ombres. On peut en apprécier les détails à cause de l’absence de vitres pour protéger les œuvres — une omission qui nous inquiète toutefois un peu pour leur préservation, alors qu'elles sont arrivées directement du Mexique avant d’être présentées à Baie-Saint-Paul.

«Rapaces 4 BB» 2017, papier collé, papier troué et linogravure, Collection de l'artiste

L’exposition Le Mur des rapaces, volet 3 est présentée jusqu’au 3 novembre. Info : macbsp.com

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À LA GALERIE MICHEL GUIMONT EN SEPTEMBRE

Du 15 septembre au 13 octobre, une nouvelle série de René Derouin sera présentée à la Galerie Michel Guimont, à Québec. Intitulée La vie sur le Précambrien, la suite d’œuvres mélange collage, gravure, dessin et aquarelle. «L’artiste dirige cette fois-ci son attention sur le territoire nordique des Amériques, toujours dans sa plus vaste réflexion sur l’axe nord-sud […] Cette observation des lieux agit à la fois comme un clin d’œil de Derouin à sa Suite Nordique (1979), mais aussi comme une nouvelle étape dans sa quête sur ses racines», indique la galerie. Derouin s’est inspiré de l’ouvrage de botanique Flore Laurentienne de Marie-Victorin, datant de 1935, et du territoire de Val-David serti de roches anciennes datant de l’ère du précambrien, où il habite.

«La vie sur le précambrien 6B», 2018-2019, 76 x 56cm