Revisitant les techniques de cuisson de la céramique, Jean-François Bourlard enfourne ses pots en tas et les asperge d’émail alors qu’ils sont dans l’antre brûlant.

Raku punk: l'art de la cuisson éclatée

La céramique est habituellement un art minutieux, où tout est scrupuleusement contrôlé. Les Français Jean-François Bourlard et Valérie Blaize y injectent une bonne dose de liberté, d’inattendu et de folie, qui prend la forme d’un festin punk convivial chez Materia.

Le titre de leur exposition, Raku punk, est aussi le nom de la technique développée par Bourlard à partir du raku — un type de cuisson japonaise et coréenne qui date du XVIe siècle, lié à la cérémonie du thé et au zen — dont il n’a conservé que la rapidité de cuisson à très haute température. Plutôt que de cuire les pièces, les sortir du four pour appliquer l’émail et les remettre à cuire, il a décidé d’enfourner les pots en tas et de les asperger d’émail alors qu’ils sont dans l’antre brûlant. 

Ça gicle, ça déborde, bref, ça fout le bordel, au point qu’après plusieurs semaines de cette cuisine explosive dans les locaux de la Maison des métiers d’art, l’artiste a dû restaurer leur four. «Ils savaient, mais on a été étonnés qu’ils veuillent tout de même qu’on vienne!» raconte le potier. Toutes les pièces présentées à Materia ont donc été produites à Québec au cours du dernier mois, sous l’œil intéressé des céramistes locaux. 

Exposition Raku punk

«Les poteries se retrouvent prises dans une gangue, dont je les extirpe, et il y a des fils d’émail qui viennent, des décollements», explique Bourlard. «Les pièces sont remplies d’émail et lorsqu’on les casse, ça gicle. C’est assez jubilatoire comme procédé», renchérit Valérie Blaize. 

Celle-ci développait déjà une recherche sur l’objet insolite, décalé, voire dérangeant lorsqu’elle s’est mise elle aussi au raku punk, il y a quatre ans. La technique — et les performances qui l’accompagnent — ont continué d’évoluer à quatre mains.

On reconnaît de la vaisselle dans le magma de pièces disposées sur des tables en plexiglas.

Prenez place

L’espace d’exposition de Materia et son voisin, Starbucks, sont divisés par une simple vitre. «Le café nous a sauté aux yeux et ça a défini toute l’expo, raconte Valérie Blaize. L’idée est venue de mettre des fauteuils devant la vitre, qui poursuivent l’espace. On invite les gens à s’asseoir pour regarder l’installation.» Un comptoir et des chaises hautes sur pattes ont aussi été installés devant la fenêtre qui donne sur la rue.

Trois tables en plexiglas, surnommées matin, midi et soir, sont disposées à proximité de la banquette, au centre de l’espace d’exposition. La couleur déborde des pièces blanches ou grisâtres, inspirées de la neige, de la slush et autres matières typiques de l’hiver en ville. On reconnaît, dans le magma, des ustensiles de cuisine, de la vaisselle et des œufs.

Un délirant hamburger géant, garni de haricots et de maïs, marque le début d’un «buffet fou», où les artistes se sont amusés à faire des clins d’œil aux mélanges des influences américaines, françaises et amérindiennes qu’ils ont observées à Québec. Macarons, huîtres, soupes, bouteilles de vin forment un étalage dégoulinant et gourmand, aux airs de potluck.

Ce délirant hamburger de céramique est un clin d’œil aux mélanges des influences américaines, françaises et amérindiennes observées à Québec.

Les soupes (ou touski) sont une idée de Valérie Blaize, qui avait envie de faire du contenu plutôt que du contenant avec les résidus de faïence, de grès, de porcelaine et de déchets de tournage.

Dans la dernière pièce, baptisée «l’arrière-cuisine», ses ingrédients sont placés dans de petits pots, comme des épices. Une vidéo montre des cuissons raku punk, alors que différents outils de céramistes sont présentés comme des œuvres d’art: les creusets sur des socles bien alignés, les plaques d’enfournement comme des tableaux.

Leur «surplus d’inventaire», impressionnant malgré l’exposition déjà bien garnie, a été disposé dans la vitrine. 

Jusqu’au 25 mars, à Materia, 395, boulevard Charest Est, Québec.

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MARTIN BUREAU: ÉTOURDIS DANS LA TEMPÊTE

Anthropocène 8, Aquarelle et acrylique sur carton monté sur bois, 61 x 91cm, 2018

Des montagnes russes plongent au cœur d’un océan en furie, des glissades de plastique orange enjambent un glacier et une grande roue semble encastrée dans les montagnes neigeuses dans l’exposition Les cycles d’essorage, où Martin Bureau poursuit sa réflexion sur le thème de la catastrophe. Pour désigner la période où l’activité humaine s’est mise à laisser une trace permanente sur la surface terrestre, les géologues utilisent le terme «anthropocène», qu’emprunte l’artiste pour désigner sa nouvelle série.

Avertis et informés du dérèglement progressif et inéluctable de leur milieu de vie, les humains continuent toutefois à vivre à grand train, avec désinvolture. D’où l’idée du manège, qui étourdit, souvent en tournant en rond, jumelée à la toute-puissance de la peinture romantique. 

Martin Bureau s’est mis à l’aquarelle, après un essai concluant pour la pochette de Désherbage, de Tire le coyote, et a intégré des lignes fluos qui rappellent l’image qui orne Super lynx de luxe, de Galaxie, dont il est aussi l’auteur. Dans ses nouvelles œuvres, il parvient à insuffler une lumineuse fragilité, un équilibre entre les gestes incandescents et fugaces de la peinture à l’aquarelle et les lignes franches qui brouillent l’image et évoquent la perte de signal.

Jusqu’au 1er avril à la Galerie 3, 247, rue Saint-Vallier Est, Québec

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JEAN GAUDREAU À LA MANIÈRE DE JEAN PAUL LEMIEUX

Le petit garçon rejeté, de Jean Gaudreau, techniques mixtes sur toile, 24 x 48 pouces, 2018

Lorsqu’il a appris que le restaurant Ophelia, sur Grande Allée, était installé dans la bâtisse qui accueillait jadis la maison de Jean Paul Lemieux, Jean Gaudreau s’est empressé de proposer un projet d’exposition au copropriétaire du lieu, Fabio Monti. 

Gamin, Gaudreau a eu l’occasion de rencontrer Lemieux à l’occasion d’une exposition sur l’avenue Maguire et en a gardé un vif souvenir, qui a contribué à affirmer sa vocation. Il a donc décidé d’intégrer des clins d’œil aux toiles du maître, rêveuses et nostalgiques, dans ses propres œuvres, tumultueuses et colorées. Des têtes d’hommes à chapeau et des visages minimalistes sont apparus, les titres ont été pensés comme des hommages. 

Les toiles (sept en tout) ont été mises dans des coffrets, comme des objets précieux. Les dimensions de chacune ont été pensées en fonction du mur où elles seraient posées. «Je voulais établir une sorte de dialogue posthume avec Lemieux, tout en créant une mise en scène spécifiquement pour le lieu», indique Gaudreau. 

Jusqu’au 7 avril, au 634, Grande Allée Est, Québec