À l’avant-plan, le sceptre d’Ottokar, qui a été retrouvé lors de travaux de restauration au château Saint-Vitus, à Prague. Derrière, une impresionnante reproduction des tableaux figurant sur les albums de Tintin.

Promenade nostalgique dans «Le monde de Tintin» à La Pulperie de Chicoutimi

SAGUENAY — On dit que les lois, c’est comme les saucisses, qu’il vaut mieux ignorer le processus qui a mené à leur création. Ce principe ne vaut pas pour l’œuvre d’Hergé, en particulier pour les aventures de Tintin. Comme le démontre la nouvelle exposition présentée jusqu’au 25 novembre à La Pulperie de Chicoutimi, plus on s’en approche, plus la magie qui émane des albums s’en trouve magnifiée.

Il s’agit du projet le plus ambitieux porté par le musée régional, a confirmé le directeur général adjoint Rémi Lavoie, lors d’une rencontre de presse. «En 30 ans de carrière, je n’ai jamais été associé à une exposition d’une telle qualité», a-t-il révélé.

Le monde de Tintin, puisque c’est de cela qu’il est question, résulte d’un partenariat entre La Pulperie et Moulinsart SA, une société belge. Comme elle jouit d’un accès privilégié au patrimoine du bédéiste, le contenu est à la hauteur du contenant. Des objets comme le fétiche Arumbaya de L’oreille cassée et le sceptre d’Ottokar ont fait le voyage, ainsi que des planches originales et des exemplaires du Petit Vingtième, le magazine qui a publié les premières histoires du garçon à la houppe.

Il est impossible de les voir dans leurs cages de verre sans ressentir une émotion qui, chez les plus vieux, carbure à la nostalgie. Même un objet fabriqué de toutes pièces en vue de l’exposition, une maquette reproduisant l’appartement de Tintin, au 26 de la rue du Labrador, possède un charme rétro auquel il est doux de succomber.

Grâce à cette maquette, on peut s’imaginer à l’intérieur de l’appartement de Tintin, au 26 rue du Labrador.

«Nous avons travaillé à partir de plans et devis semblables à ceux des architectes», souligne Rémi Lavoie. Le directeur général du musée, Jacques Fortin, renchérit. Il affirme que l’équipe de Moulinsart SA s’est moulée aux caractéristiques du Bâtiment 1921 «au millimètre près», histoire d’en exploiter tout le potentiel. C’est ce qu’illustre la salle calquée sur le music-hall que le capitaine Haddock fréquente assidûment dans Le mystère des sept boules de cristal. Une jolie réussite.

«Tintin, c’est moi»
La vie de Georges Rémi est évoquée au début de l’exposition. Une photographie captée en 1924 — il était âgé de 17 ans — le montre aux côtés d’une amie prénommée Marie-Louise, mais dont le surnom était Milou. Un dessin touchant est également reproduit. Créé en 1911 à l’endos d’une carte postale, c’est le plus ancien réalisé par le futur Hergé qui, avec une touchante maladresse, avait regroupé un train crachant de la boucane, une voiture, ainsi qu’un homme fumant la pipe.

Tintin n’est pas loin, cependant, et son succès immédiat entraîne le jeune homme dans un tourbillon d’une telle puissance qu’il aurait pu l’emporter. Or, ce créateur possédait une capacité de croissance étonnante et pas juste au plan artistique. Le voici qui étoffe ses recherches, par exemple, à l’instigation de son ami Tchang. C’est ainsi que des photographies rassemblées dans un scrapbook, des images de militaires, de vieux Chinois, l’ont aidé à préparer l’album Le lotus bleu.

La demande soutenue, même au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, a aussi généré son lot d’exigences. En témoignent les pages de L’étoile mystérieuse colorées à l’aquarelle en 1942, de superbes documents présentés à La Pulperie. L’ère du noir et blanc tire à sa fin, tout comme le travail en solo. Désormais, c’est une équipe qui donnera naissance aux albums.

Le fétiche Arumbaya occupe une place de choix, à l’entrée de l’exposition.

«Tintin, c’est moi», insiste cependant Hergé à la fin sa vie. Si d’autres ont dessiné les décors, c’est toujours lui qui a prêté vie aux personnages, comme on peut le constater dans la section la plus intéressante de l’exposition, intitulée Comment naît une bande dessinée. Elle décrit toutes les étapes du processus de création, la recherche, le découpage, le crayonné, le passage à l’encre, la couleur et celles qui relèvent de l’éditeur, la production et la diffusion.

«Je dessine furieusement, rageusement», confie le bédéiste en faisant référence à ses dessins au crayon. Comme pour lui donner raison, une page réalisée en 1958, la première planche de Tintin au Tibet, laisse voir des cases d’une grande richesse. Le décor est là, relativement pâle, tandis que les silhouettes de Tintin et du capitaine Haddock sont tracées avec vigueur, comme si les personnages voulaient se libérer de leur prison de papier.

On quitte l’exposition en revenant sur ses pas, ce qui fournit une dernière occasion de revoir l’immense fresque couvrant l’un des murs. Elle reproduit les premières et dernières pages des albums, celles en bleu où sont alignés les portraits du héros et de ceux qui gravitent autour de lui. L’effet est magique, d’autant qu’on a inséré quelques dessins en couleurs. Une fois de plus, la nostalgie opère et on réalise à quel point Tintin, ce n’est pas juste Hergé. C’est aussi une part de nous.