Pierre Bonnard: rêver en couleurs

Pour Line Ouellet, l'exposition Pierre Bonnard. La couleur radieuse est la concrétisation d'un rêve de 10 ans. Pour le visiteur, il s'agit surtout d'une révélation, une plongée inédite dans l'univers d'un artiste méconnu, aussi important que son ami Matisse dans l'histoire de l'art, selon la directrice du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). Le nouveau pavillon du Musée accueille ainsi sa première grande exposition internationale, une exclusivité.
En 2006, Mme Ouellet multiplie les visites à Paris pour la préparation du Louvres à Québec. Lors d'un séjour, elle visite la rétrospective consacrée au peintre français au Musée d'art moderne de la Ville lumière. Son rêve prend forme...
Le pavillon Lassonde accueille aujourd'hui plus d'une centaine d'oeuvres de 33 prêteurs provenant de huit pays. On y découvre un surprenant corpus, inspiré des impressionnistes, mais d'une facture très moderne. C'est «la voix de la nature qui se conjugue à la joie de la peinture», pour reprendre la jolie formule de Jacqueline Munck. La conservatrice invitée avait conçu la rétrospective parisienne.
Dix ans plus tard, «le temps a fait qu'on peut porter un autre regard sur l'oeuvre de Bonnard [1867-1947]», croit-elle. Ce qui permet «d'aller beaucoup plus en profondeur sur le côté intime [de son] processus créatif de Bonnard et aussi de le replacer, d'une certaine manière, dans la modernité de la fin du XIXe et du XXe siècle».
Mme Munck a choisi une présentation thématique et chronologique qui permet de bien saisir la démarche créative singulière de Bonnard, tout en mettant l'accent sur les premiers traits de chaque époque. La scénographie dépouillée de Guillaume Lord, inspirée des couleurs de l'artiste, met d'ailleurs magnifiquement en valeur son oeuvre.
Le peintre, graveur, illustrateur et affichiste est membre fondateur du mouvement d'avant-garde des nabis. Soit. Mais ce qui frappe surtout, c'est, bien sûr, son utilisation vibrante de la couleur - le titre de l'expo en fait foi. Il y a un foisonnement sur les toiles - il aimait jouer des textures - qui attire l'oeil et retient l'attention. Son travail influencera, entre autres, Mark Rothko et Fernand Leduc.
Après ce choc coloré, le regard captif du visiteur peut ensuite découvrir son incroyable sens du détail. Comme sur La lampe à l'huile, dont la partie cuivrée de la lampe reproduit la scène peinte sur la toile. Il verra aussi des récurrences. Sa conjointe Marthe, qu'il peindra sans relâche pendant 50 ans, ou le motif rouge.
En s'attardant un peu plus, on est frappé par l'originalité des compositions de Pierre Bonnard. L'homme est aussi photographe, ce qui influence grandement son oeuvre (plusieurs des photos noir et blanc exposées démontrent que celles-ci servaient d'études pour ses peintures). 
L'artiste joue par exemple avec la profondeur de champ. En promenant son regard, on découvre en arrière-plan une vieille femme. Ou en avant-plan, sur une autre toile, une petite fille penchée sur son chien. À ses effets de zoom, s'ajoute l'utilisation du gros plan et de la vue plongeante, très avant-gardiste et cinématographique, ainsi que le sens du cadre. 
On prend alors toute la mesure de la modernité de l'oeuvre, facilement accessible malgré tout. Bonnard, «c'est les premiers pas vers l'abstraction», constate Line Ouellet. Auguste Renoir n'est pas bien loin. Les deux hommes ont d'ailleurs en commun d'avoir passé leurs dernières années sur la Côte d'Azur. Bonnard s'est installé au Cannet, dans les hauteurs de Cannes.
L'intense luminosité des lieux s'étale sur chacun des tableaux du dernier segment, Paysages et rivages méditerranéens. Ici, la conservatrice Munck a regroupé celles-ci, de 1918 à 1944, sans respecter l'ordre chronologique de l'expo. Une façon, dit-elle, de mesurer la profonde unité de l'oeuvre. Mais aussi de mesurer le chemin parcouru, qui culmine dans une recherche «d'absolu et d'une certaine abstraction».
Lors de la conférence de presse de mercredi matin, Line Ouellet a évoqué un «projet exceptionnel». À vous d'y voir.
Pierre Bonnard. La couleur radieuse est présentée au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) jusqu'au 15 janvier 2017.
Bonnard en cinq dates
1867: Naissance le 3 octobre à Fontenay-aux-Roses
1888: Il fonde le groupe des Nabis avec Paus Sérusier, Maurice Denis et Paul Ranson
1893: Rencontre avec Maria Boursin (1869-1942), alias Marthe, qui deviendra son modèle et sa compagne
1918: Bonnard et Renoir sont présidents d'honneur du regroupement de la Jeune peinture française
1947: Pierre Bonnard s'éteint au Cannet, le 23 janvier.