Le châletraditionnel entremêlé entre des branches d'arbres (à droite) crée des ombres d'oiseau. Diane Blacksmith l'a pensé comme un hommage aux mères, grands-mères et arrière-grands-mères qui ont transmi leur savoir-faire.

Oubliées ou disparues: les femmes autochtones à l'honneur

Le 13 février 2014, Loretta Saunders, étudiante à l’université Saint Mary’s en Nouvelle-Écosse, se rend à son appartement, qu’elle sous-loue à un jeune couple, pour récupérer le loyer du mois. Elle en ressortira morte, portée dans un sac de sport et laissée à l’abandon le long de l’autoroute transcanadienne au Nouveau-Brunswick. Elle ne sera retrouvée que 13 jours plus tard. Pour rendre l’horreur encore plus poignante : l’Inuit de 26 ans, originaire du Labrador, travaillait à une thèse… sur la disparition des femmes autochtones.

Son destin tragique, particulièrement saisissant, est au cœur de l’une des neuf œuvres de l’exposition Oubliées ou disparues : Akonessen, Zitya, Tina, Marie et les autres, qui s’installe au Musée de la civilisation jusqu’au mois de février. Une exposition d’abord créée en 2016 par les Productions Ondinnok, pilotée par la commissaire Sylvie Paré et adaptée par la Boîte Rouge VIF, un organisme autochtone qui a déjà collaboré avec le Musée pour l’expo permanente C’est notre histoire. 

Cette croix monumentale en coeurs de plumes est une oeuvre de Sylvie Bernard.

Oubliées ou disparues a d’ailleurs été placée juste en diagonale avec l’installation permanente sur l’histoire autochtone. Dans une scénographie sobre, dans les tons de bois clair, la petite salle permet de découvrir neuf œuvres d’autant d’artistes féminines autochtones : Sylvie Bernard, Sylvie Paré, Lise Bibeau, Annette Nolette, Mariette Manigouche, Diane Blacksmith, Nadia Myre, Hannah Claus et Diane Robertson. 

Quand le projet d’une exposition sur les femmes autochtones disparues ou assassinées a été présenté à la commissaire, Sylvie Paré, il a été décidé d’utiliser la voie artistique. «Il n’était pas question d’aller rencontrer chaque famille [de femme assassinée ou disparue] et de raviver des blessures», explique la commissaire, elle-même Huronne-Wendat. 

«Alors je me suis dit, je vais travailler avec des artistes, on va leur suggérer de penser à des femmes disparues ou assassinées et de créer une œuvre. […] L’idée, c’était de faire ressentir la perte. Là, on est beaucoup dans les discours de statistiques et de politiques gouvernementales, bien sûr c’est important, mais je pense que les gens ont aussi besoin d’un lieu pour se recueillir et aussi mieux comprendre la situation», poursuit Sylvie Paré.

Pour Stéphan La Roche, directeur général du Musée de la civilisation, cette exposition entre «au cœur même du mandat» de l’institution, parce qu’elle s’inscrit dans des questions sociétales. Il a qualifié les œuvres de «magnifiques mais troublantes», propres à «susciter des émotions et un temps d’arrêt». 

Cette oeuvre a été inspirée de la disparition institutionnelle des femmes autochtones, mais aussi du destin tragique de Loretta Saunders.

Il y a du monumental, comme cette grande croix de Sylvie Bernard, faite de cœurs de plumes colorés, qui rappelle «le poil d’un porc-épic» et «symbolise le dépouillement de la spiritualité chez les autochtones», explique la commissaire Sylvie Paré. Mais il y a aussi de la vidéo, notamment une installation de Nadia Myre, qui évoque «la forêt devenue une menace», poursuit-elle. Et encore d’autres installations multimédias, comme cet émouvant cercle de maisonnettes transparentes, d’Hannah Claus, qui crée une surface où s’écrivent et s’effacent des noms de femmes assassinées et disparues, calligraphiés par des membres de différentes communautés autochtones. 

L’exposition Oubliées ou disparues : Akonessen, Zitya, Tina, Marie et les autres est présentée au Musée de la civilisation jusqu’au 17 février 2019. Le partenariat a aussi permis de créer une trousse de médiation culturelle pour faire vivre l’expérience au-delà de l’exposition. 

Des dessins de Denise Robertson, dont on voit plus souvent les sculptures.