Une grande installation de papier, inspirée des mosaïques de la Grande Mosquée d'Alep, qui a été saccagée et détruite, flotte au centre de la Grande Galerie de l'OEil de poisson.

Myriam Dion: reliquats d'une tragédie en cours

Myriam Dion impose un nouveau rythme au défilement des nouvelles, à l'actualité internationale qui se nourrit souvent des conflits, des tragédies et des saccages. En découpant minutieusement des motifs ornementaux et en créant des compositions presque textiles avec des pages de papier journal, elle étire le temps.
<i>20 miles of a fence to curb the passage of Refugees in Bulgaria, Tuesday April 7</i>
Le travail de la jeune artiste s'est complexifié et raffiné depuis la première Foire en art actuel de Québec en 2013, puis le Symposium de Baie-Saint-Paul en 2014. Les couches de papier délicatement ajourné au couteau X-Acto se sont multipliées, les pages ont été pliées et assemblées, les couleurs sont devenues plus vives et plus riches. 
Dans l'exposition Étiolements, qu'elle présente depuis vendredi à l'OEil de poisson, elle présente sept oeuvres de moyen et grand formats réalisées à partir d'images et de textes qui témoignent de la crise des migrants et des horreurs de la guerre civile en Syrie. Au centre du grand espace blanc, elle a suspendu un rideau de papier, noirci à la poudre de graphite, qui laisse une trace et une ombre sur le mur du fond.
«C'est la première fois que je fais une exposition dans un espace aussi grand. Donc, j'ai pensé diviser la pièce en deux, avec une grande installation en papier japonais découpé. Ça reprend les motifs d'une mosaïque de la Grande Mosquée des Omeyyades qui a été détruite à Alep», explique la jeune femme. 
L'oeuvre est un fantôme, la matérialisation délicate d'un lieu disparu, qui contenait des oeuvres et des objets inestimables. Le visiteur peut la traverser, se laisser envelopper par les ombres qui dansent, hypnotiser par les motifs qui se répètent, réguliers et envoûtants.
<i>Tuesday June 2, Sunset through a destroyed building on the Gaza shore</i>
Travail patient
Chacune des oeuvres de Myriam Dion exige au moins un mois de travail patient et appliqué. Celles-ci sont déjà prisées des collectionneurs et s'envolent au rythme de sa production. Plusieurs des pièces présentées à L'OEil de poisson ont trouvé preneur à la Foire papier la semaine dernière et seront récupérées par leur propriétaire à la fin de l'exposition. 
Étiolements se veut épuré, délicat, contemplatif. «C'est un hommage à la minutie, au détail, à la fragilité du papier. Avec le sujet, qui est vraiment lourd, je ne veux pas aller vers le sensationnalisme, explique-t-elle. C'est attirant, visuellement, mais ça montre parfois des horreurs. C'est une façon de cristalliser une nouvelle difficile et de nous permettre de la consommer un peu plus lentement, de filtrer ce qu'on absorbe au quotidien.»
Il y a maintenant cinq ans que Myriam Dion a fait du papier journal son matériau de prédilection. «C'était par accident, j'étais au bac, j'explorais, je voulais découper du papier et j'avais mis des journaux en dessous pour protéger la table. J'ai trouvé ça plus intéressant ce que ça donnait sur le journal que sur l'autre papier. Tout ce que je faisais à ce moment-là était plus communautaire, plus gentil. À la maîtrise [à l'UQAM], ça s'est vraiment complexifié», raconte-t-elle. 
Maintenant, elle transforme consciemment le journal, cet outil de communication social et politique, en oeuvre d'art, en utilisant un savoir-faire artisanal et des motifs ornementaux. Ses gestes lents et répétés transforment l'objet friable et quotidien en un objet pérenne et précieux. 
Lorsqu'une composition graphique, une photographie ou un sujet d'actualité l'intéresse, l'artiste achète plusieurs copies du même journal. Le papier s'accumule, le temps laisse sa marque. «Les piles de journaux dans mon atelier se détériorent, le côté qui est face au soleil jaunit, mais je trouve ça poétique, mon matériau se transforme, mon papier est vivant», note-t-elle. Dans ses oeuvres récentes, le gris terne est rehaussé par l'éclat des papiers japonais qu'elle appose derrière ses ouvrages délicats. Les pliages dynamisent les compositions. Les assemblages rappellent la marqueterie et les tapis tissés. 
«En pleine guerre, il y a une rupture dans la transmission des savoir-faire. Les enfants qui grandissent dans les camps de réfugiés n'auront pas accès à ces connaissances. Des cités millénaires sont bombardées. Ça peut paraître fou de parler de patrimoine alors que des gens meurent, mais c'est un élément nécessaire pour reconstruire l'identité culturelle d'un peuple, pour panser toutes les plaies», observe l'artiste. 
Jusqu'au 4 juin au 580, Côte d'Abraham, Québec, du mercredi au dimanche de 12h à 17h. Info : www.myriamdion.com et www.oeildepoisson.com
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John Boyle Singfield au Lieu : «Je ne voulais pas être anonyme, mais plutôt être une figure difficile à cerner.»
John Boyle Singfield: ce rituel de nommer les choses
«Exposition solo», spécifiait le site Web du Lieu. Pas de nom d'artiste, pas de descriptif. Les tableaux expressionnistes alignés sur le mur du fond, les feuilles de papier qui jonchent le sol et le livre blanc, presque invisible, sur une tablette, ne permettent pas d'emblée de savoir à qui on a affaire. Mystère, mystère... 
«L'idée est de brouiller les cartes, de revoir les modalités dans lesquelles je produis des oeuvres», explique John Boyle Singfeld. «Je ne voulais pas être anonyme, mais plutôt être une figure difficile à cerner.»
Les feuilles au sol sont en fait des contrats, composés en suivant les conseils de plusieurs experts en droit d'auteur. «Je voulais me donner un outil pour que les oeuvres que j'ai produites, ou dont j'ai eu l'idée mais que je n'ai pas produites, puissent être transférées à d'autres individus, explique l'artiste. Ceux à qui je cède les oeuvres acquièrent le droit moral et légal sur les oeuvres et en deviennent officiellement les créateurs.» Les discussions entre l'artiste et les acquéreurs éventuels deviennent les segments d'une performance. La confusion crée des discussions, des fous rires, puis une réflexion, pour peu qu'on accepte de jouer le jeu.
Les tableaux sont en fait 33 déclinaisons du «super S», un symbole parfois associé à la culture du graffiti mais dont on trouve des traces dans les années 50 et 60 et dont la signification est imprécise et changeante. Un gribouillis générique, qui a toutefois été l'objet d'une enquête journalistique. «Je trouvais qu'il y avait une résonnance avec la culture numérique, les fake news, les fluidité extrême des images et des symboles», indique John Boyle Singfield. 
Le dernier élément de l'exposition est un dérivé du magazine Artform de mai 2016, que l'artiste a republié en ne conservant que les noms d'artistes qui y apparaissaient. «On s'aperçoit que lorsqu'ils parlent d'un artiste émergent, ils accolent son nom à des noms d'artistes plus établis. Le name dropping devient un rituel, qui participe à une système de reconnaissance et à l'économie», relève-t-il. Qu'est-ce qu'un nom, en fait? On vous laisse y penser.  
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Marc Garneau : rétrospective d'inédits
Quatre ans déjà ont passé depuis la dernière exposition de Marc Garneau à Québec, qui s'intitulait Les balcons. Il présente cette fois une quinzaine de tableaux inédits réalisés depuis 2005, mais jamais exposés.  Dans une composition qui semble d'abord abstraite apparaît soudain la silhouette de la muraille de Chine, qui se déploie sur un dégradé aquatique vertical. Les couches de couleurs vibrantes se superposent, les formes s'agencent dans des compositions presque lyriques. 
Les collages et les poèmes visuels de Marc Garneau naviguent entre figuration et abstraction, se déclinent en toutes sortes de textures - papier, toile, bois récupéré - et de couleurs, allant du mauve le plus sombre au blanc le plus éthéré. Il détruit, récupère, recompose, gratte, mixe. Le résultat, toutefois, est empreint d'une délicatesse étonnante, qui contraste avec la rudesse de plusieurs matériaux.
Son travail se décline en plusieurs univers très diversifiés. «Cette façon de continuer et de ne pas se répéter, tout en ayant du plaisir, ça traverse tout mon travail», indique l'artiste.  L'exposition clôt un cycle rétrospectif qui s'est amorcé à la Fondation Guido Molinari, puis s'est poursuivi au 1700 La Poste, à Montréal et à la Galerie d'art du Centre culturel de l'Université de Sherbrooke. L'artiste originaire de Thetford Mines est récemment revenu à l'estampe et prépare une vaste exposition consacrée à ce médium. Jusqu'au 4 juin à la Galerie Lacerte art contemporain, 1, Côte Dinan.