«Maisons verre»

Les souvenirs d’Éden d'Helga Schlitter

Helga Schlitter brode, crochète, et assemble patiemment des morceaux de verre et de miroirs, mais elle découpe également des pièces de bois à la scie à chaîne. Son art délicat cache une force brute, et s’avère aussi léger que profondément ancré dans les mythes anciens.

L’exposition présentée à la Galerie Louise-Carrier permet de constater la constance de la pratique de l’artiste qui a franchi le cap des 80 ans sans jamais cesser de créer. Les têtes d’animaux qui forment une petite tribu à l’entrée de la galerie ont été découpées dans du bois brut, pendant un séjour à Saint-Jean-Port-Joli, puis fichées sur des tiges de métal, comme des silhouettes de théâtre d’ombre.

Ses animaux sont parfois reconnaissables, mais semblent le plus souvent sortis d’une rêverie ou d’un dessin d’enfant. Ils sont libres, avec leur personnalité propre, qui va au-delà de leur espèce. «C’est surtout la forme du bois qui m’a inspiré chaque animal», note Helga Schlitter.

Au centre de l’espace il y a d’ailleurs un duo élancé baptisé simplement Deux animaux. L’un a une crinière de rubans et l’autre une selle faite de colliers de tissu. «Ça peut être n’importe quoi. Je n’aime pas faire les animaux précis, parce qu’alors il faut respecter toutes leurs qualités», souligne l’artiste.

L’un des «Deux animaux» et, derrière, «Mur de poissons». Les animaux sont parfois reconnaissables, mais semblent le plus souvent sortis d’une rêverie ou d’un dessin d’enfant.

Quetzalcoatl
Tout le côté droit de l’espace d’exposition est consacré à un bestiaire bariolé, fabriqué à partir de différentes techniques, le plus souvent avec des fibres textiles (laines, rubans, etc.) ou de matériaux récupérés, comme de la laine d’acier, du ruban à cassette ou du carton résistant qui enveloppait des matériaux de construction.

Dans ce jardin d’Éden, le serpent n’est pas l’ennemi, il est plutôt le sauveur attendu. «Le serpent au Mexique, c’est Quetzalcoatl, le serpent à plumes, un des dieux principaux de la mythologie. Lorsque les Espagnols sont arrivés avec des chevaux et des habits de métal qui brillaient, ils ont cru que c’était Quetzalcoatl qui revenait. Ils ont été gentils avec les envahisseurs et c’est ce qui les a perdus», raconte Mme Schlitter.

L’exposition présentée à la Galerie Louise-Carrier permet de constater la constance de la pratique d'Helga Schlitter, qui a franchi le cap des 80 ans sans jamais cesser de créer.

Faits de broche à poule, avec laquelle l’artiste façonne des rouleaux, les serpents sont ensuite minutieusement couverts de fils de laine de couleurs vives, crochetés sur l’armature. L’un d’eux, enroulé sur le mur, s’est vu affublé d’une seconde tête, ce qui accentue la sympathique étrangeté de la créature que l’artiste a pris près d’un an à fabriquer, entre les projets pour le programme d’intégration des arts à l’architecture.

Tout un mur de poissons a déjà trouvé preneur. «J’ai fait une série que j’appelais Les coquettes, des boules de métal qui étaient comme des bibis, couvertes de fleurs brodées. Peu à peu c’est devenu des poissons», explique l’artiste.

Sa collection évoque le jardin zoologique de Moctezuma, l’un des derniers rois aztèques, qui avait entrepris de rassembler une créature de chaque espèce.

«Serpents»

« Le serpent au Mexique, c’est Quetzalcoatl, le serpent à plumes, un des dieux principaux de la mythologie »
Helga Schlitter

Mosaïques
L’autre moitié de l’espace d’exposition contient des pièces en mosaïque. «Une des surprises que j’ai eues en visitant le Museo Nacional de Antropología de Mexico fut de constater qu’il restait si peu d’exemplaires d’art de la mosaïque. Les Aztèques sculptaient le bois pour faire des masques, des pectoraux et d’autres artéfacts. Ils utilisaient la nacre, le turquoise, le corail, l’obsidienne et des pierres semi-précieuses pour les recouvrir», a écrit l’artiste pour présenter ce pan de son travail.

Jamais plates, ses mosaïques sont des objets qui captent et reflètent toutes les lumières du lieu. Sur un hameau de petites maisons, on découvre des éléments de la faune et de la flore mexicaine. «Je faisais un peu comme si le paysage se reflétait dans la maison, explique Mme Schlitter. Sur ma rue, il y a vait un palmier, des fleurs, ce sont des souvenirs, un jeu avec la mosaïque.»

Les jurys ont souvent peur du verre en art public, mais peu à peu, elle tente de les convaincre. «Ils pensent que ce ne sera pas durable, alors que c’est le contraire, la couleur tient mieux, ça perdure, comme les cathédrales.»

«Têtes»

Les œuvres se répondent, se dédoublent, comme d’infinies variations. Le serpent de verre qui zigzague au mur rappelle celui de laine, des maisons miroirs (dont elle apprécie le jeu visuel, créé par l’assemblage des morceaux découpés, qui créent comme un ressac) font écho aux maisons de verre coloré.

Il y a finalement deux nuages de Petites mosaïques, qui ressemblent à une flopée de crucifix et qui ont une certaine parenté avec les cœurs cousus et recousus de la série Éprouvés de Carole Baillargeon. «Ce sont des vestiges, des tessons d’atelier, ce qui me reste de mes sculptures, que je coupe puis assemble», indique l’artiste. Un de ses amis y reconnaît les milagros, ces petites figures de métal que les gens vont porter à l’église pour demander une faveur ou pour dire merci et qui s’accumulent sur de grands rideaux. Dans la nuée, on détecte des morceaux éclectiques, figurines animales, moulures de meubles anciens; des morceaux de voyages et de quotidien, comme des offrandes.

L’exposition est présentée jusqu’au 10 juin au 33, rue Wolfe, Lévis. L’artiste sera sur place dimanche de 14h à 16h. Info: 418 838-6001 ou galerielouise-carrier.com