Ève Tagny, <em>To Hybridize an English Rose</em>, 2020.
Ève Tagny, <em>To Hybridize an English Rose</em>, 2020.

Les gestes flottent, s’empilent, éclatent: commissariat chorégraphié

Josianne Desloges
Collaboration spéciale
La danse s’invite de plus en plus dans les galeries, autour des expositions muséales et dans les œuvres des artistes en arts visuels. Pour les commissaires Florence-Agathe Dubé-Morneau et Maude Johnson, la rencontre du geste et des disciplines comme la vidéo, la sculpture où l’installation engendre une constellation de questionnements qu’elles ont chorégraphiés dans l’exposition Les gestes flottent, s’empilent, éclatent.

Repoussé à cause de la pandémie, leur projet inaugure l’automne à Regart sous une forme un peu différente que celle qui était prévue. «Nos artistes ne pouvaient pas produire leurs œuvres parce qu’elles impliquaient des interprètes qui devaient danser ensemble, des tournages et des performances dans la galerie, note Florence-Agathe. Tout a été revu et adapté.»

S’intéressant depuis longtemps aux artistes qui utilisent la danse contemporaine comme un outil ou un medium, le duo de commissaires a présenté une première exposition sur cette question en 2018 à Critical Distance, un centre pour commissaires à Toronto.

«On s’était défendu de montrer des corps et de présenter des performances, on faisait une réflexion conceptuelle sur ce qu’est le mouvement en commissariat, indique Maude. Pour Lévis, on a voulu rassembler des artistes qui travaillent avec les corps, les interprètes, le live et l’évènementiel pour produire des œuvres d’art visuels.»

Le son ambiant d’Étude pour huis clos, un vidéo de Jacynthe Carrier, enveloppera l’espace d’exposition. La caméra y laisse voir les corps des danseurs de très près et leurs gestes sont un écho au confinement, qui teinte encore les interactions. «C’est très intimiste, tout en dépouillement et en subtilité», notent les commissaires.

Jacynthe Carrier, <em>Étude pour huis clos</em>, 2020, arrêt sur image tiré du film.

Dans To Hybridize an English Rose, Ève Tagny crée «une banque de mouvements tout simples, principalement avec ses mains et le haut de son corps, connectés par l’idée du deuil, de la sympathie et de l’empathie», explique Maude. Son installation évoquera le jardin et comprendra deux vidéos présentées sur de tout petits écrans. Pour y avoir accès il faudra déambuler, se pencher, promener son regard entre les éléments suspendus ou les éléments naturels, comme des feuilles et de l’argile.

Chloë Lum et Yannick Desranleau (qu’on a connu sous le nom de Seripop, avec de grandes installations de papier immersives et colorées), construisent des sculptures qui sont portées et mises à l’épreuve par des interprètes maquillés et costumés, dans des décors monochromes aux teintes intenses.

Chloë Lum et Yannick Desranleau, <em>It doesn’t bother anyone that Karen is not following the rules, as long as everybody lies by pretending that they’re following the rules.</em>, 2017, impression au jet d’encre sur polyester.

«Leur esthétique éclatée et ludique porte toutefois une réflexion sur la douleur chronique et sur la manière dont le corps et la maladie se restreignent et s’augmentent», indique Maude. Des pièces de leur série Stills for non-existent performances seront en galerie et une installation tirée de leur performance The Rules, présentée au OFFTA, en 2016, sera dans la vitrine de Regart.

Intéressante démarche que celle d’Adam Kinner, qui s’est appliqué avec Learning Suite canadienne à apprendre des chorégraphies créées par la fondatrice des Grands Ballets Canadiens, tout en réfléchissant à la construction d’un répertoire qui contribuerait à forger l’identité nationale.

Adam Kinner, <em>Learning Suite canadienne</em>, 2018, arrêt sur image tiré de la vidéo

Il en a tiré des performances, des vidéos et des textes dont on aura un aperçu grâce à la présentation d’archives. La performance qui était prévue dans l’espace public a été remplacée par un rendez-vous Zoom (le 24 octobre à 14h) où l’artiste retournera aux sources de son projet, pendant une séance d’hypnose avec Marie Chavet.

Il semblait logique de présenter la performance de Camille Rojas sur Internet, tant le cœur de sa réflexion était déjà lié à cette autoroute de données. S’intéressant à la discrimination générée par les algorithmes, qui associent pornographie et images du corps féminin sans départager art et industrie du sexe, l’artiste a créé Algorithm, une performance préenregistrée qui sera diffusée du 11 au 18 septembre sur Vimeo.

Camille Rojas, <em>Algorithm</em>, 2019, image tirée de la répétition

En parlant à chacun des créateurs qui se côtoieraient à Regart, les commissaires ont voulu agencer les œuvres comme on positionne les danseurs sur une scène. Les postures de commissaire et de chorégraphe se ressemblent, croient-elles. «Les deux rôles gèrent les espaces, les corps, les temporalités et le bagage historique derrière les disciplines.»

À voir du 11 septembre au 8 novembre au 5956 rue Saint-Laurent, Lévis. Info : www.centreregart.org