Le père de Tintin passe l'été à Québec

«Je suis fébrile. Je me sens comme un p'tit gars de 12 ans.» On peut comprendre Stéphan La Roche, le directeur général du Musée de la civilisation, qui accueille en première Nord-Américaine l'exposition consacrée à Hergé. Un beau coup d'éclat, d'autant que la présentation de cet hommage au célèbre père de Tintin surpasse de beaucoup celle de Paris, l'automne dernier.
Contrairement au Grand Palais, où l'expo courait sur deux étages dans un ordre pas toujours évident, comme je l'ai constaté, le musée du Vieux-Port a su maximiser son espace pour nous plonger dans l'univers de George Rémi (son pseudonyme vient de la transcription phonétique de ses initiales RG). On a évincé certains morceaux, plus superflus et théoriques, pour conserver l'essentiel.
De concert avec le Musée Hergé, la carrière du célèbre dessinateur est présentée de façon rétrochronologique, de sa mort (1983) à son adolescence (1920) en neuf zones consacrées en autant de thématiques.
Évidemment, le mythe Tintin occupe une place centrale dans cette rétrospective. On n'a qu'à voir cet imposant mur d'une centaine d'albums des aventures du petit reporter et de son chien Milou en autant de langues! Un hommage à l'oeuvre qui fait vibrer tant «de jeunes devenus grands», pour reprendre les mots de Marie-Christine Bédard. 
Selon la conservatrice de l'exposition, «Tintin nous habite comme petits Québécois. On a presque tous eu accès à ces BD. On le réalise en les relisant, en voyant certaines des planches célèbres qu'on le connaît et qu'on ne l'a jamais vraiment oublié.»
Mais Hergé à Québec, comme son titre l'indique, cherche aussi beaucoup à mettre en lumière les multiples facettes du créateur. Sa carrière fut d'abord façonnée par ses années comme fils de pub, puis comme rédacteur en chef du Petit vingtième. Les années troubles de la Seconde Guerre mondiale, où il travaille pour Le Soir et autres journaux contrôlés par les nazis, lui vaudront bien des soupçons, dont il sera blanchi en mai 1946.
Le parcours se veut évidemment une mise en lumière de son travail. Les multiples planches à plusieurs états de création d'une bande dessinée font valoir son souci du détail. Après les critiques sur sa vision stéréotypée et truffée de préjugés sur ses premiers albums, «chaque oeuvre est extrêmement documentée», indique Mme Bédard - l'expo contient plusieurs maquettes et documents pour le démontrer. Tout comme l'évocation de son amitié avec Tchang Tchong-Jen, qui servira d'inspiration et de conseiller pour Le lotus bleu (1936).
On peut aussi découvrir à quel point Hergé puise à la photo et, surtout, au cinéma, qui le fascine, pour découper et mettre en scène ses BD. Il y a d'ailleurs un fascinant extrait vidéo d'une émission de Michel Drucker, en 1978, où le réalisateur Yves Robert (La guerre des boutons) démontre que chaque case d'une planche correspond à autant de prises de vue (plan d'ensemble, plan américain, gros plan, etc.).
Aspects moins connus
On a éliminé certains éléments sur George Rémi, l'homme, dans cette version québécoise de l'exposition. On découvre néanmoins des aspects moins connus de sa personnalité, notamment sa collection d'art - il y a un Hergé peint par Warhol - et ses essais comme peintre, au début des années 1960.
Avec Hergé à Québec, on espère rééditer l'exploit d'Au Pérou avec Tintin, il y a 10 ans, qui avait attiré un demi-million de visiteurs. Le musée entier sera Tintin, avec, évidemment, la vente de produits dérivés, mais aussi celle d'un magnifique catalogue-souvenir illustré de 48 pages.
Mais il y a plus, estime Stéphan La Roche. «C'est une merveilleuse façon de présenter l'histoire du XXe siècle, ses découvertes scientifiques, ses créations artistiques, l'évolution de la société à travers Hergé. Comme il le dit lui-même : Tintin c'est moi.» Et un peu le DG, un tintinophile, qui avoue s'être un peu fait plaisir en effectuant les démarches pour présenter cette exposition dans la capitale.
Hergé à Québec est présenté du 21 juin au 22 octobre au Musée de la civilisation.
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L'expo en neuf cases
Hergé à Québec est présentée en neuf cases géantes, de 1983, année de son décès à son adolescence, dans les années 1920. Un survol de ce parcours haut en couleur.
Salle 1 : grandeur de l'art mineur
Porte d'entrée de l'exposition, elle évoque les essais de George Rémi, alias Hergé, comme peintre - certains de ses tableaux y sont accrochés - et sa fascination pour l'art moderne.
Salle 2 : Hergé, amateur d'art
Amateur averti, le créateur de Tintin va se nourrir des différents courants artistiques pour les intégrer dans ses BD, mais aussi se constituer une collection d'oeuvres d'art, notamment abstrait.
Salle 3 : le romancier de l'image
Pièce phare de l'exposition, elle démontre avec plusieurs exemples le talent d'Hergé pour raconter une histoire, mais aussi les immenses efforts qu'il y consacre. Outre ses albums de Tintin, dont des planches de l'inachevé Tintin et l'Alph-Art, on y retrouve aussi ses autres séries malaimées par son auteur.
Salle 4 : le succès et la tourmente
Consacrée à ses années de gloire et à l'affirmation de son style, mais aussi aux années troubles de la Seconde Guerre mondiale, cette partie propose des planches de l'époque ainsi qu'une maquette de L'étoile mystérieuse (1942).
Salle 5 : une famille de papier
Une pièce consacrée aux principaux personnages de l'univers de Tintin. Outre le reporter et son chien Milou, Haddock, Nestor, la Castafiore, les Dupont et Dupond ont chacun droit à un crayonné (une ébauche) et la planche finale d'une BD. Il y a aussi une maquette de Moulinsart.
Salle 6 : l'art de la réclame
Une surprenante découverte que cette partie qui illustre à l'aide de nombreuses affiches les années de publicitaires de George Rémi au sein de L'atelier-Hergé-Publicité.
Salle 7: la leçon de l'Orient
En 1934, Hergé fait une rencontre déterminante, celle de Tchang Tchong-Jen. Plusieurs points communs seront la base d'une amitié qui a changé la donne pour l'artiste. De nombreux documents y sont consacrés.
Salle 8 : la naissance d'un mythe
Le 10 janvier 1929, le dessinateur créé Tintin à partir de son Totor - le boy-scout devient reporter. Et George Rémi devient Hergé, père de la bande dessinée européenne. Il y a plusieurs magnifiques dessins de Tintin au pays des Soviets (1930).
Salle 9 : Hergé, le renard curieux
Les années d'éclosion à travers les croquis réalisés pendant l'adolescence et une ligne du temps en photos et en dates importantes dans la vie du célèbre créateur.