Le local blanc autrefois occupé par la galerie Lacerte semble avoir retrouvé son éclat.

Le nouveau visage du 1, côte Dinan

«J’allais vendre des toiles d’André[-Philippe Côté] pour un été, et là, trois ans plus tard, je me retrouve avec la galerie Lacerte, c’est fou!» Alexandre Motulsky-Falardeau semble encore avoir un peu de difficulté à y croire, mais il occupe maintenant le mythique 1, côte Dinan, qu’il a requinqué et garni d’œuvres qui font forte impression.

Même si l’inscription «Galerie Lacerte» paraît encore à l’extérieur (une question de semaines, précise le nouveau locataire), à l’intérieur, le local blanc semble avoir retrouvé son éclat. Les fenêtres, l’entrée et le bureau ont été dégagés et le visiteur entre en marchant sur un tapis d’un bleu vibrant, qui fait écho à un table d’Yves Klein, remplie de pigments de la même couleur, et à deux immenses tableaux bleu, blanc, rouge de Serge Lemoyne.

«On n’en trouve plus des comme ça sur le marché, assure le jeune marchand d’art. Et je ne crois que les tables d’Yves Klein aient déjà été exposées au Canada.» Les tables basses, transparentes (une remplie de pigments bleus, une autre de pigments magenta et une troisième remplie de feuilles d’or) sont les seules œuvres en trois dimensions parmi tous les tableaux. Quoique les œuvres de Louis Boudreault, posées au sol et sur les bords de fenêtres, sont d’une telle épaisseur qu’elles peuvent presque se qualifier comme des objets.

Voir grand
La première aile de la galerie en «L» contient des œuvres du marché secondaire, dont des collectionneurs sont prêts à se départir, pour peu qu’un acheteur veuille y mettre le prix. Près des Lemoyne, qui avaient été vendus par Louis Lacerte il y a une dizaine d’années, une magnifique toile de Gabriel Filion attise déjà la convoitise de quelques acheteurs. Le peintre méconnu est l’un des signataires du Prisme d’Yeux, le manifeste lancé par Alfred Pellan en 1948, quelques mois avant la publication du Refus global, et qui décriait la vision trop «étroite» des automatistes. L’imposante œuvre aurait tout à fait sa place au musée.

«Moi, ce que j’aimerais avoir à Québec, c’est une vraie grande galerie internationale, expose Motulsky-Falardeau. Est-ce que c’est possible? Est-ce que les gros acheteurs de Toronto, Montréal, New York et du Vermont et de l’Europe vont vouloir acheter ici, c’est une question, mais que tu vendes un Basquiat dans une galerie de Paris, de New York ou de Québec, qu’est-ce que ça change au final avec Internet aujourd’hui?»

Alexandre Motulsky-Falardeau devant un portrait de son aïeul

Le galeriste voit grand, mais il entend toutefois y aller pas à pas. Tester le marché, payer son loyer — ses deux loyers, en fait, puisqu’il continue d’occuper son plus petit local du 209, rue Saint-Paul. «Je ne roulerai pas à perte, se promet-il. Si un moment donné, l’entente ne nous convient plus, à Louis [Lacerte] ou à moi, on peut se retirer.»

S’il a décidé de ne plus tenir galerie à Québec, M. Lacerte est toujours propriétaire de l’édifice, où logent aussi les bureaux de Lacerte communications. Et sans être un point de vente de son prédécesseur, Motulsky-Falardeau garde en inventaire les œuvres pour lesquelles des passants continuent de s’arrêter à l’improviste. On trouve encore du Francine Simonin et du Jean Paul Lemieux sur les cloisons mobiles.

Lemieux, justement, connaissait bien le grand-père du galeriste, Jean-Charles Falardeau, «le premier prof de sociologie à l’Université Laval et un des pères de la Révolution tranquille», souligne-t-il. Le portait de l’aïeul trône au centre de la galerie. «J’ai grandi entouré d’œuvres», souligne Motulsky-Falardeau, qui n’a pas, toutefois, développé un goût pour la collection. Après des études en philosophie, il est vrai qu’il a été critique d’art au Voir, mais il a aussi signé des textes de vulgarisation en économie et pour l’Agence Science-Presse.

Œuvre d’André-Philippe Côté, représenté par Alexandre Motulsky-Falardeau

Homme d’affaires
Il représente deux artistes établis, André-Philippe Côté, caricaturiste du Soleil, qui est aussi son beau-père, et Louis Boudreault, qu’il a approché parce qu’il trouvait dommage que ses œuvres ne soient pas exposées à Québec. De nouvelles œuvres de l’artiste établi aux Îles-de-la-Madeleine (des citations cousues à la main avec des fils colorés sur des tableaux qui ont des allures de palimpsestes) seront présentées dans un prochain solo, qui s’ouvrira le 19 mai.

Alexandre Motulsky-Falardeau persiste à se dire plus «homme d’affaires» qu’amateur d’art. Pourquoi alors, devenir galeriste? «Parce que tu es entouré de belles choses que tu choisis», répond-il. Et pour le côté spectaculaire de certaines ventes, qui enivre autant l’acheteur que le vendeur. «Une dame de 70 ans du Massachusetts est entrée un jour dans la galerie [sur Saint-Paul]. Elle regardait une toile de Boudreault, puis en une minute, elle a sorti sa carte, a payé 10 000 $, est partie. Parfois les gens entrent, voient les œuvres et ont des réactions démesurées. Ça crée des buzzs dans la tête des gens et ça j’avoue que c’est vraiment le fun à vivre.»

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ANNE-MARIE PROULX: LA LANGUE QUI MARCHE

Anne-Marie Proulx présente l’exposition «Les falaises se rapprochent» à la Galerie des arts visuels.

On évoque souvent Québec comme étant l’endroit où le fleuve rétrécit, mais c’est également le lieu où les falaises se rapprochent. Cette autre formule, qui retourne la première comme un gant, est devenue le titre de l’exposition d’Anne-Marie Proulx, présentée à la Galerie des arts visuels.

C’est en s’intéressant au territoire que l’artiste a développé une curiosité pour le Nord et les Innus. Elle a arpenté la Côte-Nord, de Tadoussac jusqu’à Blanc-Sablon, puis a pris le train jusqu’à Schefferville. «C’est tellement grand que même en faisant ces deux chemins-là, on ne peut pas dire qu’on peut tout voir de la Côte-Nord», souligne la jeune femme. Ce sont les discussions et les rencontres qui lui ont tracé de nouvelles voies d’accès.

Elle a plongé dans le dictionnaire innu-français, où chaque mot évoque plusieurs phrases, comme dans un recueil de poésie. Dans l’exposition, elle n’a conservé que la traduction d’un mot en français et la phonétique du mot innu, bouts de texte autour desquels on peut «percevoir» d’autres mots estompés, fantomatiques. Elle a posé les pages à plat, parmi sa récolte de pierres, sur des présentoirs qui évoquent des falaises.

Pour faire entendre la langue innue, elle a demandé à trois amis de Pakuashipi de participer à un projet d’enregistrement sonore. «Je leur ai demandé de dire ce qu’ils avaient envie qui soit entendu», note l’artiste, qui a ensuite associé les conversations aux quatre points cardinaux.

«L’Est, c’est où le soleil se lève, c’est le commencement, la naissance, la conscience de qui nous précède. Le Sud, c’est les émotions, la chaleur, les dialogues. L’Ouest, où le soleil se couche, c’est la disparition, la difficulté de voir les choses, le deuil. Le Nord, c’est la sagesse, la connaissance, les aînés, les ancêtres», résume-t-elle. 

Mathias dit «Nous voulons continuer à vivre», Tanya évoque des souvenirs de sa grand-mère, alors que Mariette évoque les mois d’automne où elle allait à l’intérieur des terres et l’importance de transmettre la langue innue à ses propres enfants. Les récits s’enroulent, se déploient comme des ailes. «Je trouvais ça beau que les trois me parlent du même territoire, mais d’une manière différente», souligne Anne-Marie Proulx. 

Elle complète sa proposition avec de grandes photos qui avalent le visiteur et qui évoquent à la fois le territoire, la taïga et les peaux de caribou. 

Jusqu’au 20 mai, au 255 boulevard Charest Est.