Fabien Gabel, chef de l'Orchestre symphonique de Québec

Le MNBAQ illustre la symphonie alpestre: nouveau voyage pictural et musical

Naviguer d'une oeuvre à l'autre dans l'exposition De Ferron à BGL en compagnie du chef Fabien Gabel et des concepteurs vidéo Mario Villeneuve et Christian Fontaine suscite des conversations inusitées. Alors que le premier fait des liens entre les partitions, les mouvements de pinceaux et les couleurs, les seconds expliquent comment ils ont fait apparaître des paysages, des tornades, des histoires en filmant les oeuvres.
L'Orchestre symphonique de Québec et le Musée national des beaux-arts s'associent, comme ils l'avaient fait au printemps 2015, pour présenter de concert des oeuvres musicales et picturales. Dans son élogieuse critique du concert, Richard Boisvert avait parlé d'une splendide alchimie, d'un mariage bouleversant entre musique et art pictural. La première partie nous faisait naviguer dans la collection d'art moderne du MNBAQ (Lemieux, Leduc, Pellan) et la seconde dans les oeuvres de Natasha Turovsky, déjà pensées pour illustrer Tableaux d'une exposition de Mussorgsky.
Cette fois, c'est le rêve de Fabien Gabel de diriger Une Symphonie alpestre de Richard Strauss qui est à l'origine du spectacle multidisciplinaire. «C'est une épopée, une ascension en montagne, mais ça peut aussi représenter toute la durée d'une vie, de la naissance à la mort. C'est une oeuvre absolument fabuleuse, une de mes oeuvres préférées, que je n'ai jamais dirigée. Enfant, c'était mon rêve de la diriger si je devenais chef d'orchestre», indique Fabien Gabel. 
La pièce exige la participation d'une centaine d'instrumentistes (comparativement à la soixantaine que comporte habituellement l'OSQ) et convie des instruments rares, comme le heckelphone (sorte de hautbois baryton), les tubas wagnériens, ainsi qu'un héliophone (plus couramment appelé «machine à vent»).
L'oeuvre d'une cinquantaine de minutes comporte vingt-deux parties aux titres très descriptifs comme La nuit, Lever de soleil, Apparition, Prés fleuris, Paturages de montagne, L'orage. En se fiant sur ces titres, Christian Fontaine et Mario Villeneuve ont puisé, dans une banque d'oeuvres, des toiles de peintres suisse-allemands, français, américains et canadiens où la montagne occupait une place centrale.
«On a pu créer des jeux dans les tableaux. Pour le segment Calme avant la tempête, par exemple, on a trouvé une toile montrant des personnages en train de se faire un feu dans les montagnes, avec le brouillard au loin. En zoomant et en se promenant d'un personnage à l'autre, une histoire naît», explique Mario Villeneuve. 
De Ferron à Zappa
La première partie du concert qui marquera la fin de la saison régulière de l'OSQ a été déterminée à partir de quatre tableaux choisis par Fabien Gabel dans l'exposition De Ferron à BGL. Art contemporain au Québec du MNBAQ. Il a choisi de jumeler Kanaka de Marcelle Ferron avec le Rondo burlesque de Florent Schmitt; Midi, temps jaune de Jean McEwen avec Pastorale d'été de Honegger; Suite nordique de René Derouin avec Les fleuves engloutis de Bechara El-Khoury et Tornade de Paterson Ewen avec G-Spot Tornado de Frank Zappa.
Pour chaque oeuvre, Mario Villeneuve a réalisé une exploration vidéo, qu'il ajustera en direct à l'interprétation de l'OSQ lors des concerts et qui sera projetée au-dessus des musiciens. «Je commence par écouter la pièce musicale, puis je découpe le tableau en zones, en thèmes, selon les détails, le relief, le choc des couleurs. Ça devient comme un monde. Puis j'essaie de faire correspondre les segments vidéos aux articulations de la pièce», explique le concepteur.
Kanata de Marcelle Ferron s'est rapidement imposé pour Gabel. «On voit la rapidité du trait, on voit que ça a été fait d'un geste même s'il y a plusieurs couches et plusieurs couleurs différentes. J'aime beaucoup la texture aussi, le grain. Il y a un côté beaucoup plus dense que l'autre. Il m'a fallu un petit peu de temps avant de trouver une oeuvre assez courte qui dépeindrait ce tableau», raconte-t-il. Son choix s'est arrêté sur le Rondo du compositeur français pour son côté «enjoué, joyeux, coloré et positif». 
Midi, temps jaune de Jean McEwen était pour lui le tableau le plus évident à mettre en musique. «Les teintes, les couleurs chaudes, brun doré, m'ont fait penser à l'été. C'est doux pour l'oeil, c'est apaisant», note-t-il. Puisque l'oeuvre comporte moins de zones distinctives que celle de Ferron, elle représentait toutefois un plus grand défi pour Villeneuve : «Les reliefs deviennent répétitifs, donc si on veut renouveler le langage, appuyer la musique, il fallait que je prenne des angles, que je trouve de nouvelles façons de faire. La vidéo est en mouvement, on glisse et parfois, c'est le mouvement qui correspond à la musique davantage que l'oeuvre en tant que telle».
La gravure sur bois et la plaque matrice constituant Suite nordique de René Derouin représentait un paysage fluide, une cartographie de l'océan, mais aussi un paysage désolé ou un désert pour le directeur musical de l'OSQ. «J'ai tout de suite pensé à l'oeuvre de Bechara El-Khoury, un compositeur franco-libanais qui a fui le Liban à cause de la guerre. La pièce musicale Les fleuves engloutis reflète tous les aspects tragiques d'une vie avant la guerre et après la guerre. Le lien avec l'oeuvre de Derouin peut sembler un peu irrationnel, mais déjà esthétiquement, ce sont deux oeuvres d'une très grande beauté.»
«C'est tellement noir et blanc, parfois on a l'impression d'être dans une forêt ou dans des montagnes», poursuit Mario Villeneuve, qui a créé des mouvements de caméra organiques, qui donnent l'impression de plonger dans un paysage.
Pour s'accoler à Tornade, de Paterson Ewen, où les coups de burin imprègnent la composition d'une violence furieuse, Fabien Gabel a choisi G-Spot Tornado, tirée de l'album Jazz From Hell de Zappa. «Si j'avais essayé de suivre le rythme de la musique, on aurait été étourdi, on aurait eu mal au coeur. On sentira plutôt le côté circulaire de la tornade», indique Villeneuve. «C'est une musique concentrée, d'à peine cinq minutes, très intense et d'une très grande difficulté rythmique. Même si on sent l'influence du rock dans cette oeuvre-là, ça demeure de la musique extrêmement moderne et savante», explique Gabel. 
Le voyage s'annonce aussi dépaysant que bouleversant.
Vous voulez y aller?
Quoi: Le MNBAQ illustre la Symphonie alpestre 
Quand: Le mercredi 24 mai à 20h et le jeudi 25 mai à 10h30
: Grand Théâtre de Québec
Billet: 23 $ à 88,85 $ 
Info: 1 877 643-8131 et www.osq.org