«Entomolovase VII», «Représailles II» et «Entomolovase X» de Laurent Craste
«Entomolovase VII», «Représailles II» et «Entomolovase X» de Laurent Craste

Laurent Craste, le bourreau des potiches

«Châtiment», la première exposition à Québec du céramiste Laurent Craste, montre des vases de porcelaine éventrés, crucifiés et décapités par des outils d’ouvriers. Une illustration surréaliste de lutte des classes, où l’artiste joue avec les symboles et les événements historiques.

Laurent Craste occupe l’espace à gauche de l’entrée de la Galerie 3, alors que Daniel Barrow (nous y reviendrons plus loin) expose des œuvres dans l’espace de droite. Dans sa série Sévices, un grand vase, serti de fleurs de lys et perforé par des fléchettes arborant le drapeau britannique, représente le général Montcalm. Trois vases crucifiés par leurs anses évoquent la mort du Christ, mais aussi les rebelles qu’on crucifiait à la porte des granges pendant la Révolution française. Laurent Craste s’amuse à agencer ses personnages de porcelaine pour créer de nouvelles scènes et de nouvelles résonances à chaque présentation.

«Les vases sont des objets intrinsèquement liés à l’aristocratie, aux élites politiques et économiques», expose l’artiste né en France, qui vit à Montréal depuis plus de 25 ans. «Déjà, le vase en soi a un aspect anthropomorphique. Lorsqu’on le décrit, on parle du pied, de la panse, de l’épaule, du col, de la lèvre. Moi, je l’exagère, pour susciter l’empathie. Il y a un petit côté cartoon, bande dessinée.»

«Iconocraste à la barre à clou II», Laurent Craste

Une simple déchirure dans un vase ployé vers l’arrière, aux anses relevées comme deux bras tendus aux poings serrés, donne l’impression que l’objet hurle de rage et de douleur. La compassion du visiteur s’accompagne immanquablement d’un large sourire devant cet objet semblant sorti tout droit du château de la Bête.

Les œuvres sont fabriquées en atelier une à une par Laurent Craste, qui effectue toutes les étapes, du pétrissage de l’argile jusqu’à l’émaillage. Une minutieuse production artistique, qui évoque pourtant les produits des grandes manufactures européennes du XVIIIe et XIXe siècles, où une vingtaine d’ouvriers spécialisés mettaient la main à la pâte pour produire un seul vase.

«Grand pal I», Laurent Craste

Des outils d’ouvrier trouvés dans des brocantes s’abattent violemment sur les représentants des classes supérieures. La blancheur et les lignes parfaites de la porcelaine contrastent avec l’aspect brut du métal et du bois des outils usés par le temps et les mains qui les ont tenus.

«Iconocraste au hachoir de boucher», Laurent Craste

«Pendant les soulèvements des classes ouvrières, tant en Europe qu’en Asie, on s’attaque aux aristocrates, mais aussi à leurs possessions. La lettre du comité révolutionnaire en 1792 disait qu’il fallait détruire tout ce qui porte des marques du tyran», raconte Laurent Craste. Bref, les vases Médicis et les vases fuseaux sont passés à tabac.

Tout comme les citoyens de la Commune de Paris qui se baladent avec une arme lorsque les Versaillais entrent dans la ville. S’inspirant de photographies de ce massacre montrant des cadavres contorsionnés dans des cercueils trop petits, Laurent Craste a créé la série Casket (qui veut dire cercueil, mais aussi boîte à bijoux, en anglais). Les vases de porcelaine y sont tordus pour entrer dans des boîtes de bois.

Laurent Craste devant sa série Casket

L’inspiration de l’artiste a aussi un pendant comique. «Tout au long du XXe siècle, on a mis de côté les objets de grand-mère. L’ornementation n’était plus à mode, c’était un signe de la décadence bourgeoise. Mais depuis quelques années, dans les catalogues de vente aux enchères, on a des trésors nationaux découverts dans des greniers. Je m’imaginais que des gens avaient tenté de rentrer des vases trop grands dans des boîtes à chaussures.»

La dernière série et la plus récente présentée à la Galerie 3 (Détournement) demande un deuxième temps de lecture. On déambule devant des vases aux formes parfaites, ornés de symboles et de photographies. Les images de châteaux, de souverains ou de scènes de bataille sont remplacées par des scènes morbides d’émeutes urbaines ou de migrants noyés. L’abeille impériale de Napoléon est remplacée par une mouche. Les vases, soudainement, évoquent des urnes funéraires et l’humour n’allège plus le côté tragique.

«L’arbre» entre deux «Vases de l’émeute» de Laurent Craste

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LES MYSTÈRES DOMESTIQUES DE DANIEL BARROW

Les saynètes dessinées, sculptées et animées de Daniel Barrow flottent entre poésie et communication numérique, contes de fées et drames domestiques.

Un distributeur de papier de toilette se déguise en escalier couvert par un tapis. Lorsqu’on tire sur le papier, c’est comme si l’on tirait la carpette de sous les pieds d’un personnage, qui dévalera inexorablement. Il le faut, pourtant, pour lire le poème qui y est imprimé… et qui parle de quelqu’un qui descend un escalier.

«The Descent» de Daniel Barrow

Sur deux autres escaliers placés en pyramide se déroule une parade étrange, où des silhouettes s’habillent comme des poupées de papier ou des hommes-sandwichs. Sous l’escalier, une porte ajourée évoque à la fois la bécosse et ce moment dans les dessins animés où un personnage défonce un mur et y laisse une silhouette parfaitement découpée. L’amalgame des inspirations de Daniel Barrow est mystérieux : un défilé de Christian Dior et le film The People Under the Stairs (Le sous-sol de la peur).

«Pyramid 2», Daniel Barrow

La pièce la plus envoûtante est certainement un miroir où défilent six poèmes et autant de masques, sur une musique de Greg Goldberg. Les rimes de Barrow puisent à celles de Cole Porter, Steven Merritt, Irving Berlin, tout en rappelant Dr Seuss et les frères Grimm. On y trouve aussi des référents très contemporains, comme le terme catfish, qui désigne un utilisateur de sites de rencontre en ligne qui se cache sous une fausse identité.

Daniel Barrow devant «Bouquet of Mirrors»

L’exposition At First I Thought It Was A Mannequin comprend aussi une série de dessins où la ligne de la nuque, la texture ou la tension exercée sur une chevelure sont étudiées minutieusement, avec une palette de couleur réduite, qui va du vert olive au vieux rose.

«Frizzy», «The Noviciate» et «Broken Stalk» de Daniel Barrow

L’un des poèmes de Daniel Barrow, où les mots se révèlent selon les dessins coincés entre les lignes, comme des traductions, a été serti d’un cadre muni d’une tablette. Une fenêtre sur l’étrange qui est déjà un objet domestique et qui rappelle à la fois les hiéroglyphes anciens et les enfilades d’émojis des correspondances modernes.

Les deux expositions sont présentées jusqu’au 20 décembre au 247, rue Saint-Vallier Est, Québec. Info : www.lagalerie3.com