«Un jeu» de MariePier St-George

«L'abstraction dans le Jacquard» à Materia: peintres du textile

Il n’existe que douze métiers Jacquard au Québec. La machine colossale, pour laquelle on doit programmer un patron sur ordinateur, permet de reproduire des dessins très précis (comme des images photographiques), mais aussi de tisser de saisissantes abstractions et d’étonnantes sculptures textiles.

«Je trouve que les artistes en textile travaillent comme des peintres. Avec des couleurs, des mélanges optiques, la densité, il y a tout un travail de composition picturale pour arriver à une pièce et le métier Jacquard permet d’aller très loin», indique la commissaire Jeanne Couture.

Les neuf femmes artistes qu’elle a rassemblées se sont relayées toute l’année sur les métiers de la Maison des métiers d’art, de Concordia et de l’École de textiles de Montréal. Domptant — voire déjouant — le monstre-machine, elles signent des œuvres qui questionnent l’image médiatique, notre empreinte écologique ou qui s’amusent à questionner nos perceptions du réel.

À l’entrée de la salle d’exposition de Materia, une table d’échantillons permet d’avoir une idée des tests de couleurs, de textures et de motifs effectués par les artistes avant de se lancer dans leur tissage final, où tout doit être soigneusement programmé.

Occuper l’espace

Grâce à des structures autoportantes, les trois pièces d’Anne-Marie Groulx ressemblent à trois personnages en conciliabule au centre de l’espace d’exposition. Au début de sa pratique, elle s’intéressait davantage au dessin en tentant de cacher les propriétés du tissage. Ses œuvres célèbrent maintenant toutes les possibilités de son médium. Dans ses motifs de fils aux couleurs éclatées, elle a inséré des matériaux non conventionnels comme du papier crêpé, du ruban de marquage et de la corde industrielle. «On peut tisser n’importe quoi, en autant que ce soit assez fin et long», a-t-elle constaté.

WWW, XOX et OKOK de Anne-Marie Groulx

Technicienne textile à la Maison des métiers d’art, Anne-Marie Groulx a entre autres prêté main-forte à Marie-France Tremblay, qui a créé un personnage loufoque avec une grosse tête cubique et chevelue et de courtes jambes poilues. En un seul patron, une seule programmation, on peut obtenir des effets de superposition surprenants.

«Sans titre» de Marie-France Tremblay

L’artiste et mathématicienne Anie Toole a poussé ces possibilités encore plus loin. Ses pièces comportent différentes couches et des excroissances. Un de ses plans de travail, baptisé Mise en carte, vue en coupe des fils de trame et parcours des navettes donne une idée de la complexité de son idéation.

Audrey Anne Béliveau a utilisé des fragments de photographies et l’image d’un négatif pour créer des pièces textiles où le grain de l’image est mis en valeur par la technique Jacquard. Sur des supports à trois panneaux, qui permettent de voir les deux côtés du tissage, des motifs semblables à des dessins de Rorschach sont signés par MariePier St-George.

Une pièce d’Audrey Anne Béliveau

Sophia Borowska a quant à elle travaillé à partir de captures d’écran de vidéos de très mauvaise qualité, altérées par les multiples manipulations et transferts de nombreux internautes. Puisque le tissage Jacquard permet de créer des motifs différents au recto et au verso, elle a reproduit d’un côté ses images si altérées qu’elles en sont abstraites et, de l’autre, a fait apparaître des extraits d’un texte d’Hito Steyerl sur l’importance philosophique des images dégradées. «J’ai utilisé le logiciel de programmation de manière assez expérimentale», note-t-elle.

Une pièce de Sophia Borowska

Marie-Hélène Martin, «camionneuse et tisserande de Portneuf», note Jeanne Couture, a utilisé une photographie de peinture écaillée, prise dans une cour à scrap, pour créer de grandes pièces à la beauté cosmique. «C’est une coloriste incroyable, souligne la commissaire. De loin, on voit des couleurs complètement différentes de celles des fils qui sont utilisés.»

Une pièce de Marie-Hélène Martin

L’artiste torontoise Meghan Price réfléchit à la couche terrestre de plastique que l’humanité est en train de laisser sur la planète. Elle a tissé puis fusionné au fer à repasser des sacs de plastique de dépanneur et de grandes surfaces pour créer un fragment de croûte terrestre.

«Ellipses s’élevant du plan» d’Anie Toole

Dans la vitrine, des sculptures molles et échevelées (grâce à du Phentex brossé) d’Annie Descôteaux font sourire. L’artiste, mieux connue pour ses collages, a conçu les pièces qui ont ensuite été «interprétées et tissées» par Sophia Borowska.

«Sans titre» d’Annie Descôteaux

L’exposition L’abstraction dans le Jacquard est présentée jusqu’au 23 juin au 395, boulevard Charest Est, Québec. Info : www.centremateria.com