Une image de «La litanie des couvre-feux», une oeuvre performative du collectif B.L.U.S.H. développée en résidence à l’Œil de poisson
Une image de «La litanie des couvre-feux», une oeuvre performative du collectif B.L.U.S.H. développée en résidence à l’Œil de poisson

«La litanie des couvre-feux» de B.L.U.S.H.: lancer des alertes à la lune

Josianne Desloges
Collaboration spéciale
Formé des artistes en arts visuels Annie Baillargeon et Isabelle Lapierre et de la conceptrice sonore et musicienne Marie-Hélène Blay, B.L.U.S.H. créé des performances interdisciplinaires où l’éco-féminisme puise dans les forces primitives et dans l’iconographie des sorcières. Nous sommes allés les rencontrer pendant la création de leur nouvelle performance, joliment intitulée «La litanie des couvre-feux».

B.L.U.S.H. est né en 2015, au milieu d’un voyage en Europe de l’Est, à partir des cendres des Fermières obsédées, un autre collectif qui explorait et éclatait les stéréotypes féminins. Elles ont fait table rase, ont troqué les nuisettes pour les gilets à capuchons et les serpillières, les tissus pour les matériaux récupérés et les débris de chantier de construction. «On voulait se défaire des Fermières, retrouver le primitif, être vierges, se dégenrer», note Isabelle Lapierre. Quatre ans plus tard, elles en sont à leur huitième performance. Un très bon rythme, surtout compte-tenu que chacune d’elles continue de mener sa propre pratique.

Le trio a élaboré son plus récent rituel pendant les dernières semaines, en résidence dans la grande galerie de l’Œil de poisson, inoccupée dans l’attente des travaux qui doivent se faire dans la coopérative Méduse. Dans la vaste salle longiligne, valises, équipement sonore et accessoires non-salissants (B.L.U.S.H. a une certaine prédilection pour les poudres et les liquides colorés, mais les garde pour les performances elles-mêmes) sont disposés au sol.

Une masse de matériaux récupérés est comprimée dans un grand sac transparent au milieu de la pièce. Le gros poisson est couvert d’un filet — seul accessoire acquis spécifiquement pour cette création, hormis des bâtons de signaleur usagés, provenant de la Corée du Sud et achetés en ligne. «Ce n’est pas un filet de pêche, c’est fait pour être installé à l’arrière d’un pick up, mais on aime jouer avec l’ambiguïté des éléments», indique Annie Baillargeon.

Ce détournement est aussi présent dans l’échantillonnage sonore préparé par Marie-Hélène Blay. Ce qui ressemble à des sons de baleine est produit par son chien ou par un tuba. Une respiration et le son de l’eau qui coule dans un évier évoquent les profondeurs sous-marines de quelque océan lointain. Glouglous et longues plaintes déchirantes laissent présager un amalgame tour à tour glauque et flottant. Les 80 échantillons permettront à l’artiste de faire des collages et du montage sonore en direct.

Jacques Cousteau

Dans son arsenal, un discours de Jacques Cousteau sur l’urgence de protéger la vie des océans et datant des années 70 souligne à quel point les cris d’alarme pour sauvegarder la planète ont été peu entendus.

Cette notion d’urgence est l’un des éléments fondateurs de La litanie des couvre-feux. Les performeuses utiliseront un porte-voix et les bâtons de signaleurs mentionnés plus haut. Il y aura aussi du feu — métaphorique — et de l’eau. «Un moment donné, on vire une brosse à l’eau, en utilisant des entonnoirs et les fonds qui restent dans les chaudière», glisse Annie. Elle ingèreront des gélules et se barbouilleront la bouche de liquide orangé en faisant mine de dévorer leur gros poisson de plastique. «Ça évoque la vampirisation, la drogue. Il y a un côté addict. Ça devient une débauche qui nous rend malade, exposent-elles en finissant les phrases les unes des autres. Il y a une incarnation de tous les rôles de l’humain dans nos performances, on ne se positionne pas en vertueuses.»

La performance créée à Québec, où Isabelle Lapierre viendra bientôt rejoindre ses consœurs, qui y habitent déjà, fait partie l’exposition collective Spunkt Art Now, sous le commissariat de Sébastien Pesot, qui a rassemblé plusieurs artistes influencés par la mouvance punk (dont Paryse Martin, aussi de Québec). Le lancement avait lieu jeudi au centre culturel de l’Université de Sherbrooke, où l’exposition se poursuit jusqu’au 16 février. La litanie des couvre-feux sera ensuite présentée en mars au centre d’art Howl! Happening à New York et à la Maison de la culture Janine-Sutto à Montréal le 30 avril.