<em>Deux personnages rose et vert</em>, Jean-Pierre Larocque, 2020, Huile sur panneau de bois, 101,5 x 112 cm
<em>Deux personnages rose et vert</em>, Jean-Pierre Larocque, 2020, Huile sur panneau de bois, 101,5 x 112 cm

Jean-Pierre Larocque: apparitions à la brunante

Josianne Desloges
Collaboration spéciale
Si je pouvais voyager dans le temps, j’irais voir l’exposition de Jean-Pierre Larocque au 1700 La Poste, au printemps 2019. Puis celle présentée par Michel Guimont à la Caserne Dalhousie il y a une douzaine d’années, et celle que lui a consacrée le Gardiner Museum, à Toronto en 2006.

C’est n’est pas pour rien que la seule institution canadienne entièrement consacrée à la céramique a choisi le Montréalais pour souligner sa réouverture — voire sa réinvention. Ses pièces, qui ont la puissance et la fragilité des artefacts de l’Antiquité, inspirent la révérence.

Inscrit à l’École des beaux-arts sur le tard, alors qu’il cumulait les petits boulots et les voyages, Jean-Pierre Larocque a vu sa formation interrompue par la maladie fatale de son père et l’obligation d’aller prêter main-forte à la petite entreprise familiale, où on fabriquait des boîtes de bois. Le deuil passé, il a repris la formation en anglais, à Concordia.

<em>Sans titre no 1</em>, Jean-Pierre Larocque, 2020

«Mon rêve avait un peu déraillé, raconte-t-il. J’étais un peintre dans ma tête, mais pour toute sorte de raisons, je me suis retrouvé dans l’atelier de céramique.» Cette nouvelle matière lui va comme une seconde peau. Il assemble couche par couche, comme s’il faisait du papier mâché, des visages tranchants comme Giacometti, de petites maisons aux toits recourbés, comme au Japon ou aux Pays-Bas, et des chevaux d’argile.

Lorsqu’il parle de son travail d’artiste, Jean-Pierre Larocque aime citer Picasso, qui disait, à la fin de sa vie : «En vieillissant, mes idées m’intéressent de moins en moins, mais le mouvement de mes idées m’intéressent de plus en plus.»

L’idée, pour lui, n’est qu’un point de départ, qui faut attiser en travaillant la matière, en laissant l’esprit vagabonder pendant que la main s’active, puis voir ce qui émerge. C’est aussi vrai dans les grands dessins à l’huile qu’il fait sur papier, sur toile et sur panneau de bois, où il peut gratter sans crainte de percer son support.

<em>Personnage debout fond bleu</em>, Jean-Pierre Larocque, 2020, Huile sur panneau de bois, 101,5 x 112 cm

La collection d’apparitions présentée ces jours-ci à la galerie Michel Guimont (toujours ouverte, dans le plus strict respect des règles de santé publique) rassemble visages et silhouettes. Ce sont souvent les mêmes, reconnaissables, comme des personnages qui se présenteraient à lui avec insistance, pour exister, comme dans la pièce Six personnages en quête d’auteur de Pirandello. Elles rappellent aussi celles, frontales et sérieuses, de Jean-Paul Lemieux — sauf qu’elles sont faites de traits à la fois sauvages et doux et surgissent de nuages aubergine, bleu nuit, vert bouteille et rose douceâtre.

Premier de mars, Jean-Pierre Larocque, 2020, Huile sur panneau de bois, 101,5 x 112 cm

«La couleur crée toujours une atmosphère. Quand j’enseignais, je demandais aux étudiants: “Quelle heure est-il dans ce tableau-là?”, explique-t-il. Chez Van Gogh, on est souvent en plein après-midi, mais chez Goya, il est plutôt 4 heures du matin.» Dans les tableaux de Larocque, on est quelque part entre chien et loup.

<em>Sans titre</em>, Jean-Pierre Larocque, 2019, huile sur papier, 127 x 178 cm

Depuis plus d’un an, Larocque préfère résoudre des énigmes en dessinant plutôt qu’en façonnant des sculptures. Il y en a deux, tout de même, dans l’exposition. De petits chevaux, l’un avec une maison sur le dos, l’autre qui couve un amas de débris. Les sculptures de Larocque sont souvent comme des fragments qui auraient traversé les âges.

<em>Sans titre</em>, Jean-Pierre Larocque, 2020, Aquarelle et gouache sur papier, 23 x 30,5 cm

Fort de 15 ans de création et d’enseignement un peu partout aux États-Unis, Larocque a appris à valoriser le travail, l’erreur, le recommencement. Puisque les charges de cours venaient toujours avec un atelier, il a vécu quelques années dans sa Golf, avec son futon, en allant d’une ville à l’autre, de la campagne de l’État de New York aux routes ensoleillées de la Californie.

C’est l’amour et la maladie, toujours elles, qui l’ont ramené au Québec. «J’étais très lié avec une femme. On s’était connus à Montréal. C’était compliqué», résume l’artiste. Le destin a bien fait les choses, toutefois, puisqu’ainsi ses compatriotes ont pu profiter de ses — trop rares — expositions.

<em>Sans titre</em>, Jean-Pierre Larocque, 2020, Aquarelle et gouache sur papier, 35,5 x 51 cm

En galerie ou chez soi

L’exposition présentée à la Galerie Michel-Guimont (273, rue Saint-Paul, Québec) est présentée (au moins) jusqu’au 18 octobre. Info : www.galeriemichelguimont.com

Pour apprécier le travail de Jean-Pierre Larocque de chez soi, on peut aussi regarder le documentaire Jean-Pierre Larocque; le fusain et l’argile, réalisé par Bruno Boulianne à l’occasion de la grande exposition présentée au 1700 La Poste l’an dernier. Le film montre et explique avec éloquence et sensibilité le travail d’atelier de l’artiste. À voir gratuitement : vimeo.com/324992680