«Clair-obscur no2» d'Ivan Binet

Ivan Binet: flèches de ciel et vases-montagnes

Dans l’œil du photographe Ivan Binet, le paysage devient flèche, sculpture, utopie, travelling. Ses vues de Québec et des territoires qui l’entourent sont bricolées avec minutie, comme les toiles du peintre Cornelius Krieghoff.

En 2017, une rétrospective présentée au 1700, La Poste, à Montréal, a offert à Carl Johnson l’occasion de réfléchir sur quatre corpus : les patinoires, les mines, les chutes et les répliques de toiles de Krieghoff. Le commissaire de l’exposition présentée ce printemps à la maison Hamel-Bruneau a voulu aller plus loin, en renouant avec certaines des premières œuvres de Binet, présentées à La Galerie des Ateliers Imagine au début des années 90.

«Parfois, à une dizaine d’années d’écart, on voit la résurgence d’un motif ou d’un intérêt», a constaté M. Johnson. À l’entrée de l’espace d’exposition, il dévoile une partie de la démarche de l’artiste. On voit ce qui a mené à l’œuvre Les gymnopédies d’un fjord, conçue pour le Centre d’hébergement de Bagotville, et un carnet qui révèle comment, par collage, Binet assemble ses images.

De ses premiers portraits de végétaux (Surveillance de nuit) à ses saisissants paysages en contre-plongée, Ivan Binet s’est amusé à renverser les perspectives et à jouer avec les reflets. Il pouvait passer des heures, enfant, assis devant la fenêtre de la cuisine pour regarder les humeurs de la rivière des Commissaires, à Charlesbourg, et la grande mare qui se formait près de sa maison.

«Surveillance de nuit» (1993) d'Ivan Binet

Son travail est le résultat d’un déplacement, d’une cueillette, puis de transformations sur ordinateur. «La plupart du temps, ça commence en balade. Quelque chose accroche mon œil et ensuite, à partir de ces images-là, je peux trouver une piste pour travailler», expose-t-il.

En remarquant que Krieghoff avait peint des lieux qui étaient les décors de ses balades, Ivan Binet a décidé de reproduire sept de ses tableaux en montages photographiques.

«Parfois je trouvais l’endroit qui l’avait inspiré, comme le pont Déry ou les chutes Sainte-Anne, mais retrouver le lieu de l’orage à Saint-Ferréol, c’était impossible. Peut-être même que c’est un lieu inventé», suggère le photographe.

Il a reconstruit la prise de vue avec 35 photographies différentes, pour offrir un paysage idyllique plutôt que réaliste, où chaque élément est au foyer.

Ses Vases-montagnes montrent des paysages qui se reflètent dans l’eau auquel l’artiste a fait faire une rotation de 90 degrés. «En chambre noire, je mettais des masques, pour découper [cacher] le ciel et l’eau», précise-t-il. L’effet est saisissant et crée des îles volantes impossibles, des paysages flottants imaginaires.

Dans ses répertoires d’horizons, qui occupent des murs entiers de la maison Hamel-Bruneau, l’horizon qui défile en travelling, comme sur pellicule. «On voit toujours du ciel, je ne coupe jamais les arbres ou les immeubles, c’est comme un histogramme», souligne Ivan Binet. S’il reconnaît lui-même facilement les lieux qu’il a photographiés, il ne tient pas nécessairement à ce que le visiteur puisse les identifier. «Ivan ne cherche pas à générer un sentiment d’appartenance. Il essaie plutôt de nous rendre sensibles à son esthétisme. Il réussit toujours à mettre le sujet photographié dans un projet plus vaste, plus imaginatif, au service d’une vision», formule Carl Johnson. «C’est la trace de l’homme qui m’intéresse, ajoute Binet. Les formes laissées par l’activité humaine sur le territoire.»

À force d’utiliser la ligne d’horizon comme l’axe d’une réflexion, il en a affûté les pointes pour créer des paysages flèches, comme Ciel-flèche, datant de 2012.

Il s’est aussi intéressé aux chutes glacées, bordées de pointes neigeuses, fumantes, le cœur dégelé par le courant. Les deux œuvres les plus récentes de l’exposition, Clair-obscur no 1 et no 2, montrent un visage cosmique de la chute Montmorency. Grâce à une captation très rapide, on voit les gouttelettes en haute définition.

«Rivière Jean-Larose no1» d'Ivan Binet

L’exposition Voyager du regard, revisiter le paysage d’Ivan Binet est présentée jusqu’au 2 juin à la maison Hamel-Bruneau, 2608, chemin Saint-Louis, Québec.