Bien avant les egoportraits et Instagram, Georgia O'Keeffe a utilisé sa propre image pour faire connaître son travail, relate une exposition présentée au Brooklyn Museum.

Georgia O'Keeffe ou l'art de l'image

Tout le monde connaît ses fleurs géantes, ses os blanchis par le soleil ou ses paysages arides du Nouveau-Mexique. Mais Georgia O'Keeffe fut aussi l'une des premières artistes à façonner sa propre image, un modèle d'austérité androgyne qui a contribué à en faire une icône de l'art américain.
Une fleur de Georgia O'Keeffe
C'est le parti-pris d'une nouvelle exposition, Living Modern, qui vient d'ouvrir au Brooklyn Museum, l'un des grands musées new-yorkais, même s'il n'a pas la notoriété du Met ou du MoMA : bien avant l'ère des egoportraits et des artistes aux comptes Instagram savamment maîtrisés, Georgia O'Keeffe était déjà entrée dans l'ère du self-branding, utilisant son style vestimentaire pour renforcer son message artistique, et vice-versa.
L'expo, qui doit clore le 23 juillet, pointe les correspondances en associant des dizaines de vêtements; plus d'une centaine de photos, prises par son mari, le célèbre photographe Alfred Stieglitz, Ansel Adams ou le photographe de mode Bruce Weber; et une trentaine de tableaux, comme certaines de ses fleurs à la précision botanique, ses déserts arides ou des évocations stylisées des gratte-ciels new-yorkais ou du pont de Brooklyn datant de ses années à Manhattan.
Née en 1887 dans une ferme du Midwest, Georgia O'Keeffe se distingue dès ses années d'école en Virginie, s'écartant des bonnes manières et des habits victoriens qui compriment alors le corps féminin : dans le livre-souvenir traditionnel de sa dernière année d'école, en 1905, ses camarades la décrivent déjà comme «une fille qui affirme sa différence dans ses habitudes, son style et ses vêtements. Une fille qui se fiche des hommes et plus encore des garçons».
Marketing
Alfred Stieglitz, qui fut son amant avant d'être son mari de 1924 à 1946 et fut le premier à la faire connaître, la poussera dès le début des années 20 à jouer de son image et s'adjugera de son vivant un quasi-monopole sur les photos de la jeune artiste, alimentant du même coup son propre succès.
«Il n'aurait sans doute pas utilisé le mot ''marketing'', mais il sentait bien que plus on voit et entend parler de quelqu'un, plus sa carrière d'artiste pouvait en bénéficier», explique Wanda Corn, cocommissaire de l'exposition, professeure d'art à l'Université de Stanford.
Une des photos de cette période annonce déjà la couleur, ou plutôt l'absence de couleur, puisque Georgia O'Keeffe fera du noir et blanc sa marque de fabrique.
L'artiste s'y drape majestueusement d'une cape noire, la tête couverte d'un chapeau melon, le regard scrutant l'horizon avec un demi-sourire : le tout photographié en contre-plongée, sur fond neutre, donnant l'impression d'une femme - ou d'un homme, puisqu'il n'y a ni maquillage ni bijou ni autre trace de féminité - prête à affronter l'avenir avec une confiance décomplexée.
Georgia O'Keeffe aimait coudre, et l'exposition présente divers vêtements de sa confection retrouvés dans les placards de ses deux maisons du Nouveau-Mexique après sa mort en 1986.
En couleurs
Après la mort de Stiglietz en 1946, elle quitte New York pour le Nouveau-Mexique. À la faveur de ses grands ciels bleus et de la rudesse du désert, elle fait tout d'un coup des infidélités au noir et blanc, adoptant le bleu denim, notamment pour ses grands tabliers.
C'est là, au milieu de ces paysages nus, qu'elle touchera véritablement au statut d'icône du XXe siècle, comme en attestent deux portraits de 1980 d'Andy Warhol : dans les années 70, le dandy new-yorkais fera partie d'une nouvelle génération d'artistes, de féministes, hippies ou créateurs de mode comme Calvin Klein subitement fascinés par cette vieille dame peignant dans la plus grande simplicité.
«Tout d'un coup, ils voulaient tous aller la voir, explique Wanda Corn. C'est eux qui ont fait d'elle une icône.»