L’artiste hip-hop et historien Webster espère sortir l’histoire des livres et donner un visage et un corps aux esclaves décrits dans les avis de recherche des journaux du Bas-Canada.

«Fugitifs!»: dessiner l’humain derrière l’esclave [VIDÉO + PHOTOS]

Treize esclaves en fuite se sont introduits dans la galerie de portraits des notables du Musée national des beaux-arts du Québec. Une «invasion temporaire» de la BD parmi les beaux-arts qui permet de voir le travail de neuf illustrateurs, mais surtout de donner un visage et un corps aux esclaves décrits dans les avis de recherche des journaux du Bas-Canada.

Avec Fugitifs! l’artiste hip-hop et historien Webster espère ainsi sortir l’histoire des livres et réhumaniser les personnes décrites dans les avis de recherche publiés dans la Gazette de Québec. Parmi une cinquantaine d’annonces, il a sélectionné celles qui contenaient les descriptions les plus précises, a fait une recherche pour trouver des images de chacun de leurs morceaux de vêtements, a transmis des dossiers à des illustrateurs et les a laissés choisir leur modèle.

«Comme bédéiste et descendante des premiers esclaves libérés des oppresseurs français, dessiner ces personnes c’est comme dessiner des superhéros!», indique Dimani Mathieu Cassendo. L’autrice a donné corps à André, décrit comme «un mulâtre avec de très grandes lèvres» — qu’elle a choisi de faire tout simplement pulpeuses — «très bien habillé» et muni de faux papiers disant qu’il était libre.

Une partie de l'exposition Fugitifs! au MNBAQ

En prenant la fuite, parfois à répétition, et en mettant en place différentes stratégies, les femmes et les hommes noirs représentés dans l’exposition posaient le seul geste de résistance possible dans le contexte de l’époque.

«Je voulais qu’ils soient représentés de la tête aux pieds de manière réaliste, et que les codes de couleurs soient respectés, mais sinon, je les ai laissés libres», indique Webster dans la salle d’exposition.

Le choix de présenter les dessins dans la galerie de portraits où les notables blancs et cossus de la Nouvelle-France semblent discuter paisiblement n’est pas anodin. Plusieurs d’entre eux ont dû posséder certains des 4185 esclaves répertoriés dans notre histoire, note Webster. Joe, qui fait partie des fugitifs représentés, appartenait par exemple au patron de presse William Brown.

Joe

ValMo a représenté Nemo et Cash, qui se sont enfuis avec une brassée de vêtements pour être plus difficiles à rattraper. Bett, qui s’est sauvée alors qu’elle était enceinte, et Bell, partie pieds nus en pleine nuit, rappellent qu’esclavage et violence sexuelle allaient souvent de paire, note l’historien. «En voyant qu’un homme a acheté une esclave noire, puis que 18 ans plus tard il émet un avis de recherche pour un mulâtre d’environ 18 ans, ça suscite des questions. Il reste beaucoup de zones d’ombres», souligne Webster.

«Fugitifs!» au MNBAQ

Le travail effectué pour donner un visage aux fugitifs noirs permet au moins de raconter une partie de leur histoire et leur faire une place parmi les figures blanches de la collection du MNBAQ. Une percée bienvenue et bien intégrée à l’exposition permanente.

Fugitifs! est présenté jusqu’au 10 mai au Musée national des beaux-arts du Québec.

Quand les œuvres deviennent cases

La BD en direct s’invitera également au Musée national des beaux-arts dimanche, à l’occasion de l’évènement Rencontre en BD : la case d’après. Seize auteurs et illustrateurs observeront des œuvres de la collection comme s’il s’agissait de cases dans une bande dessinée. Ils tenteront ensuite d’imaginer ce qui pourrait suivre, «la case d’après», ce qui pourrait survenir après la scène représentée. Ils seront dispersés dans les salles du pavillon Gérard-Morisset, où est présentée l’exposition 350 ans de pratique artistique au Québec et on pourra les voir à l’oeuvre de 10h30 à 12h et de 13h30 à 15h. Mikiko, Julie Rocheleau, Philippe Girard et Jimmy Beaulieu font partie des artistes invités. Les dessins produits seront exposés dans le passage Riopelle du 16 avril au 12 mai.