Jérôme Trudelle fait exploser les corps avec son installation.

Expo des finissants de l'UL: suivre le fil d'Ariane

L'exposition des finissants en arts visuels et médiatiques de l'Université Laval est toujours un rendez-vous incontournable en mai. On y voit de tout. Du brut, de l'intime, du confus, de l'imparfait, mais aussi du saisissant, du mémorable, du réfléchi. Les propositions sont éclectiques et certaines sortent invariablement du lot.
J'ai décidé de prendre le risque de vous partager ce qui m'a surpris, attirée, étonnée. La visite n'a donc rien d'exhaustif, et je vous invite fortement à aller vous-mêmes à la rencontre de cette nouvelle cohorte.
Le lieu, un immeuble en jachère de la rue Saint-Vallier Est, où logeait notamment l'atelier le 88, saura réveiller l'explorateur en vous. Labyrinthique, délabré, vétuste, l'immeuble révèle sa beauté aux étages supérieurs, où les nombreuses fenêtres, les poutres, les planchers qui craquent et les multiples recoins incitent aux secrets et aux installations intimistes.
Fièvre de l'espace
Les commissaires de cette année, Isabelle Demers et Fanny Mesnard, ont eu à freiner les ardeurs de certains étudiants pris de fièvre devant cet immense espace. La cohabitation est toutefois assez réussie et respecte la nature polymorphe de certaines démarches.
Amélie Tremblay met en valeur les artefacts du lieu.
Diego Pena-Abrego a couvert les murs de carton, le plafond de papier et a dressé une barricade de palettes de bois devant les machines qui grondaient au troisième étage. Il a plongé dans les archives des mouvements féministes du début du siècle, où certaines factions plus radicales donnaient des leçons de lutte aux dames à bustier et à chapeau. On y voit deux toiles montrant Jeanne D'Arc et des suffragettes participant à une leçon de judo, des statuettes de carton reproduisant certaines techniques et des sculptures de plastique articulées et manipulables. Une démarche à suivre, assurément.
Alphiya Joncas présente une pièce au minimalisme apaisant, un clin d'oeil au paysage des Îles-de-la-Madeleine, dont elle est originaire, et deux explorations vidéo et sonores avec Roxanne Tremblay-Girard. Elles s'interrogent sur le banal, le processus, le temps, l'archive. Des thèmes maintes fois exploités, certes, mais toujours porteurs.
Statuette de carton de Diego Pena-Abrego
Les étudiants ont fait bon nombre de trouvailles sur les lieux de leur exposition. Amélie Tremblay, dont les archives d'un roadtrip avec des camionneurs sur les routes américaines et la documentation de la croissance d'une capucine sont judicieusement disposées, a su mettre en valeur ces artefacts dans une installation.
Félix Tremblay a investi son espace avec un carré de sable, une grille poétique qui rappelle les carrés de fouille et des dessins poignants, lancinants et chargés d'émotions. Florence Morissette a disposé sur des socles des objets de papier traversé par des mots et a emprisonné des plantes dans une courtepointe de papier.
Camille Dionne a peint à même les murs, en intégrant ses toiles.
Camille Dionne a peint à même les murs, en intégrant ses toiles, pour recréer une chambre d'enfant, où les deux figures parentales ressemblent à des apparitions et où un livre intitulé Lieu d'être attend d'être consulté. 
Il faut, finalement, se rendre tout au bout du trajet pour visiter l'espace triple de Jérôme Trudelle, qui fait flotter et exploser les corps en milles particules suspendues et dont les vidéos questionnent le temps, le passage des corps, le mouvement continuel. 
Entre-temps, les choses se pensent se poursuit jusqu'au 28 mai au 281, Saint-Vallier Est, Québec.
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Amélie Proulx : arrangements aviaires
Amélie Proulx expose ses assemblages de céramique organiques à la Galerie 3 jusqu'au 11 juin.
Amélie Proulx expose ses assemblages de céramique organiques à la Galerie 3. Couronnes d'ailes et bouquets de pattes s'inscrivent dans la continuité des plantes inventées, les Métamorphoses mortes, qu'elle présentait l'an dernier, alors que de nouvelles matières apparaissent dans ses créations. 
«Je m'intéressais aux oiseaux de ville, à leur présence dans notre quotidien et à quel point on ne les voit plus. Ils sont en quelque sorte dénaturés, transformés», indique l'artiste. Pour sa série Les étendues providentielles, réalisées à partir d'objets imprimés en 3D, elle a assemblé des parties d'oiseaux génériques pour en faire des couronnes, des ornements, où on reconnaît la matière première, mais où on détecte aussi des traces du processus technologique, comme les fines lignes laissées par l'impression. La patine verte donne aux plumes un aspect végétal. Le sens glisse, se multiplie, au grand plaisir de l'artiste. 
Curieux de penser que tout cela est né pendant une résidence de trois mois dans une usine de fabrication d'objets sanitaires haut de gamme (toilettes, lavabos, etc), à Cowler, au Wisconsin. Amélie Proulx a pu y utiliser la machinerie et l'expertise du personnel pour créer ses pièces. La glaçure parfaite lui a notamment permis de reproduire l'effet du plastique pour les pots qui contiennent des bouquets de pattes de corneilles et de goélands, grossies, blanchies (une référence à la sculpture classique) ou rosées, pour être plus près de la couleur de l'objet d'origine. 
Les cartons et les matériaux d'emballage qui constituent son paysage quotidien à l'atelier ont basculé dans sa création. Un oiseau trouvé près de l'usine Cowler a ainsi été emballé et démultiplié. L'objet créé rappelle à la fois la chrysalide et l'embaumement.  Ces arrangements, figés dans le temps, ont quelque chose de terriblement vivant, qui tient à la fois du quotidien magnifié, de la réalité augmentée et de la vie qui flétrit, doucement, comme la céramique dans un four.
Les élégies immobiles d'Amélie Proulx est présentée jusqu'au 11 juin au 247, rue Saint-Vallier Est, Québec.
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Cas d'absence à Regart: les silences visibles
Un détail de l'installation de Simon Belleau
À Regart, Simon Belleau, Claire Burelli et Caroline Mauxion offrent trois propositions sculpturales et photographiques où le silence occupe une place centrale et où la réalité semble apparaître et disparaître, en laissant des traces ténues.
Dans l'espace à l'avant de la galerie, Caroline Mauxion a disposé des rebuts, des retailles, des tests d'impression dans l'espace; des mises en abîme sculpturales, en équilibre éphémère, des «images en déplacement», qu'elle promène depuis plus de deux ans. Au mur, elle présente des photographies rephotographiées, montrant des objets anodins de son atelier sur des fonds de couleur. Celles-ci sont affichées face contre le mur, donc le visiteur ne peut que deviner, à partir des traces ténues, quel est l'objet en question.
Simon Belleau a lui aussi récupéré des éléments de ces expositions précédentes pour construire son installation. Un texte inspiré d'un rêve récent défile sur les images tirées d'une vidéo tournée en 2015 à Chicago, à partir de la tour Sears. Le brouillard qui s'élève du lac Michigan enveloppe la ville et découpe l'horizon en strates. Un thermo-hydrographe traduit en dessin les changements de l'air ambiant. Une carte de tarot, la plus dévastatrice du lot, a été matérialisée dans un paravent. L'ensemble baigne dans une aura fataliste, mystérieuse et brumeuse.
Claire Burelli a fait graver sur des pierres, qui rappellent à la fois les pierres tombales et les pierres qui marquent un chemin, des commandes de clavier. «Ctrl Q», qui ferme les programmes, réfère à la mort de manière, disons, ludique. «INRI brb» amalgame «be right back» souvent utilisé en clavardage et l'idée de la résurrection. Bref, en jouant avec le langage numérique, elle allège des concepts chargés et des idées complexes, laissant là encore une trace, une empreinte, à déchiffrer.
Cas d'absence est présentée jusqu'au 4 juin, au 5956, rue Saint-Laurent, Lévis.