Janine Carreau (conjointe de Pierre Gauvreau), Isabelle Leduc (fille de Fernand Leduc), Ninon Gauthier (conjointe de Marcel Barbeau) et l’auteur Ray Ellenwood

Étirer le temps des Automatistes à la galerie Michel Guimont

Dans la vitrine de la galerie Michel Guimont, on peut voir «Machine à étirer le temps», une œuvre-collage aux couleurs éclatantes et aux motifs en dentelle signée par Pierre Gauvreau, en 2006. Si 1948 nous vient en tête lorsqu’on évoque le Refus global, force est de constater que ses signataires ont suivi, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, des trajectoires aussi fortes que singulières.

«C’est la première fois qu’une exposition montre le cheminement de chaque artiste, en trois temps, la période des Automatistes, de 48 à 54, puis le développement des techniques personnelles, jusqu’en 1980, puis les dernières œuvres, jusqu’en 2015», indique Michel Guimont. Le galeriste a répondu au souhait depuis longtemps exprimé — 30 ans, diront Janine Carreau et Ninon Gauthier, qui furent les conjointes de Pierre Gauvreau et Marcel Barbeau — par les familles des artistes.

«Quand l’année finit en ‘‘8’’, on est souvent rassemblés», indique Janine Carreau, avec l’assentiment d’Yseult Riopelle et d’Isabelle Leduc. «Pierre [Gauvreau] voulait une grande exposition qui amène les peintres jusque dans le présent pour qu’on comprenne la force de l’enseignement de Borduas.»

Naviguer dans la trentaine d’œuvres exposées dans la galerie (jusqu’à l’arrière, qui sert à la fois de bureau et d’entrepôt) donne un peu le vertige. On y constate, en quelques tableaux, l’évolution du travail de l’un, la variété des explorations de l’autre, les moments où les recherches se croisent et d’autres où elles s’éloignent. 

Machine à étirer le temps, de Pierre Gauvreau, 2006, médias mixtes 122 X 61 cm

Un long tableau Sans titre de Marcelle Ferron — mû par un grandiose trait noir, comme une silhouette, sur un fond jaune éclatant où se greffent d’autres interventions de couleurs franches, finement assemblées — nous jette par terre. Tout au fond du local, quatre encres de Claude Gauvreau (qui fut poète et dramaturge, mais a aussi fait quelques œuvres plastiques), bleues, légères et dansantes, datées de 1954, nous émeuvent tout autant.

Le travail de Marcel Barbeau, Marcelle Ferron, Pierre (et Claude) Gauvreau, Fernand Leduc, Jean-Pierre Mousseau, Jean-Paul Riopelle et Françoise Sullivan nous est offert en condensé, et pourtant, en expansion.

«Un moment donné, mon père a eu besoin de mettre de l’ordre, de structurer les choses», indique Isabelle Leduc, devant des tableaux hard edge, où le fond et l’avant-plan semblent constamment changer de place, donnant l’impression qu’ils bougent. Dans les années 70, les microchromies, jamais d’une seule couleur malgré la première impression, contiennent des formes cachées. «Ça a commencé avec des problèmes de chaud et de froid, puis petit à petit, avec l’Italie, c’est devenu presque paysager. Les brumes du matin, puisqu’il fait très chaud le jour et frais la nuit, affectent la lumière. Les formes sont plus diffuses», explique-t-elle.

Ninon Gauthier se prépare pour la conférence qui ouvrira la rétro­spective de Marcel Barbeau au Musée national des beaux-arts du Québec dans quelques semaines. Dans un livre pour enfants à paraître, elle parle de la passion du peintre pour les formations nuageuses et pour la Terre vue du ciel. Elle racontera les évolutions fulgurantes de sa peinture, même celles «trop audacieuses pour Borduas», qui lui ont fait détruire des toiles, souligne Ray Ellenwood, auteur du livre Égrégore: une histoire du mouvement automatiste de Montréal.

Sans titre, de Marcelle Ferron, 1989, huile sur toile, 183 X 61 cm

Le Torontois, qui est allé enseigner la littérature jusqu’en Chine, a consacré sa thèse aux Surréalistes avant de découvrir, en faisant des traductions de textes de Claude Gauvreau, le mouvement automatiste. «J’ignorais qu’il y avait au Canada ce groupe tellement énergique et passionnant, influencé par le surréalisme. J’ai commencé à m’y intéresser en 1975. Ça m’a pris le reste de ma vie», raconte-t-il. Devant un Riopelle, il souligne le travail d’estampe, sous les coups de pinceau. Il observe les différences dans l’utilisation de la peinture en aérosol chez Riopelle et chez Pierre Gauvreau, dont il évoque avec bonheur les big bang et les paysages sous-marins.

Son ouvrage de référence, d’abord publié en anglais, a mis 22 ans à paraître en français, édité (à perte) par Yseult Riopelle, déplore Janine Carreau. «Il y a encore des batailles à faire, note-t-elle. On doit constamment rectifier des erreurs, des demi-vérités, mettre un peu de chair sur l’os, pour ne pas qu’on dise seulement des clichés sur tout ce qui entoure le Refus global.» 

L’histoire n’est pas figée, et tous les fervents défenseurs passionnés qui composent les successions nous le rappellent bien.

L’exposition Les Automatistes en trois temps est présentée au 273, rue Saint-Paul, Québec, jusqu’au 23 octobre. Info : 418 692-1188 et www.galeriemichelguimont.com