Émouvant Giacometti à Londres

ENVOYÉ SPÉCIAL À LONDRES / Au sommet de sa florissante carrière, à la fin des années cinquante, Alberto Giacometti reçoit une commande d'envergure pour un espace public à New York. Le célèbre artiste y consacre trois années. Une fois les oeuvres coulées dans le bronze, cet éternel insatisfait refuse qu'elles soient installées - ce qui en dit long sur ce créateur iconoclaste et farouchement indépendant. Presque 60 ans plus tard, les trois survivantes resplendissent dans la dernière salle de l'ahurissante rétrospective consacrée au grand artiste au Tate Modern, à Londres.
Giacometti décède en 1966. Sans progéniture, il laisse en héritage son oeuvre considérable à sa veuve Annette, qui consacrera le reste de sa vie à réunir tous les morceaux - elle fait même déménager les murs de son atelier. La fondation qui poursuit son travail a fourni en grande partie les quelque 250 sculptures, tableaux, dessins et plâtres exposés dans cette rétrospective inédite, autant par son ampleur que sa démarche.
Giacometti réunit en effet les oeuvres qui couvrent les cinq décennies de création de cet artiste moderne marquant - de sa première tête, à 14 ans, jusqu'au trio d'art public resté caché. Plusieurs inédits donc. Mais aussi une vue d'ensemble qui permet de découvrir que cet artiste au style en mouvement perpétuel n'a cessé d'explorer les mêmes thèmes (l'érotisme, la mort, le grotesque, la marche de l'homme, les têtes...) et de projeter sur ses créations sa sensibilité et ses angoisses. Et que sa production ne se limite pas à ses célèbres sculptures filiformes texturées.
Depuis l'ouverture le 10 mai, la foule afflue au musée situé sur les rives de la Tamise. Le Tate Modern a beau être un exemple du genre, avec sa gratuité, son dynamisme et son audace, c'est un exploit. Avec les attentats à répétition commis à Londres, les Anglais ont (en partie) déserté les musées. Pas le Tate : les visiteurs affluaient encore dès l'ouverture, mercredi matin.
Mais pourquoi écrire sur une expo qui se termine dimanche, à Londres? C'est pas très malin, me direz-vous. Sauf si Giacometti se déplace du 8 février au 13 mai 2018 dans la capitale avant de continuer sa tournée dans les Guggenheim de New York et Bilbao.
Un grand coup pour le MNBAQ
Le Musée national des beaux-arts du Québec a donc frappé un grand coup avec Giacometti. Pas pour rien que le MNBAQ a invité des journalistes dans la ville aux centaines de grues (on y construit sans cesse des gratte-ciel plus audacieux les uns que les autres). Line Ouellette devait d'ailleurs piloter la délégation. Son vol annulé, la conservatrice en chef du MNBAQ est restée en plan.
Heureusement, Catherine Grenier a pris le train, elle, à partir de Paris. La conservatrice de la fondation Giacometti depuis 2014 en connaît un bail sur l'artiste - la femme de 57 ans fera paraître sa biographie la semaine prochaine. Elle le décrit comme un provocateur et un bon vivant, solitaire dans la création, mais très sociable. Homme de paradoxes, donc.
Artiste à part aussi : Giacometti s'est toujours démarqué de ses pairs par son refus farouche de se laisser enfermer dans les chapelles stylistiques. Il devient célèbre presque du jour au lendemain en 1929 lorsqu'il présente une sélection de sculptures «plaques» à Paris, remarquées par Jean Cocteau. Il fréquente ensuite les surréalistes dissidents (Miro, Prévert, Queneau, Masson...) réunis autour de George Bataille.
Qu'il laisse tomber pour ensuite se joindre à André Breton, détesté par les dissidents! Mais le fils du peintre Giovanni Giacometti refuse de jeter le bébé avec l'eau du bain. En parallèle de ses oeuvres surréalistes, il poursuit sa production plus réaliste. Ce qui est vécu comme une trahison par le groupe de Breton.
Giacometti n'en a cure. Toujours en recherche stylistique, il va produire des sculptures de plus en plus petites. Sa Simone de Beauvoir (1946) se glisserait facilement dans une poche de chemise... Puis il créera ses célèbres sculptures comme Homme qui marche (1947) et Femme debout (1948), avant de se consacrer surtout à l'exploration picturale avec ses proches comme sujet.
Et ainsi de suite. La rétrospective présentée au MNBAQ sera sensiblement la même, certains plâtres, trop fragiles, ne pourront traverser l'Atlantique, mais elle sera néanmoins adaptée à nous et proposera une scénographie exclusive. La version nord-américaine, la première depuis au moins 15 ans, regroupera pas moins d'une centaine de statues et une cinquantaine de tableaux. On nous avait garanti des expositions internationales de prestige avec l'ouverture du pavillon Lassonde. Promesse tenue.
«Il n'y a que succès à la mesure de l'échec», disait Giacometti, probablement inspiré par son copain Samuel Beckett. Pas cette fois. Il y a quelque chose de terriblement émouvant et de grandiose qui se déploie sous nos yeux. Et l'artiste, qui a cherché de façon obstinée à lire dans les regards, serait (peut-être) enfin content d'y voir autant de ravissement dans ceux des visiteurs.
Les frais de ce reportage sont payés par le MNBAQ