«Glose» de Sarah Booth

«Double/doubles» : une expo satellite d'une beauté stellaire

Alors qu’il reste plusieurs spectacles et performances (voir autres textes) avant que le Mois multi passe totalement en mode «installations», une brillante exposition satellite se déploie dans un local de la rue Saint-Joseph. Les commissaires Charlotte Boisvert-Simard et Delphine Egesborg y ont rassemblé les œuvres de six jeunes femmes artistes, empreintes de poésie, de réflexion et de caractère.

«Les six pratiques très singulières, très différentes, se rejoignaient dans cette idée-là du double, du dédoublement, de la traduction d’un médium à un autre», indique d’entrée de jeu Delphine Egesborg. Baptisée Double/doubles, l’exposition a élu domicile dans un local qui se décline sur plusieurs niveaux, entre des murs de briques rouges et des éléments d’architecture qui ont survécu à de multiples agrandissements et rénovations.

Delphine Egesborg et Charlotte Boisvert-Simard, les commissaires de l’exposition «Double/doubles»

Près de l’entrée, on découvre Glose, une création de Sarah Booth où des corps, faits de lignes bleues lumineuses, dansent sur un amas de papier blanc qui rappelle un iceberg ou un nuage. «Sarah envisage le papier comme une peau et comme un matériau sur lequel s’imprime le temps, voire les intempéries, puisqu’elle crée parfois ses installations à l’extérieur», soulignent les commissaires. Ici, le papier se mélange à du plâtre, qui tombe en parcelles au sol. Les corps ont été dessinés par l’artiste à partir d’images vidéo, qui en a ensuite fait des animations. Ceux qui ont vu Ondes du Collectif LAS au Mois multi l’an dernier reconnaîtront sa touche.

«Sans titre (les mains)» de Delphine Egesborg

Delphine Egesborg, qui porte le double chapeau d’artiste et de co-commissaire, signe l’installation vidéo Sans titre (les mains). Sur huit écrans, ses mains surgissent de l’ombre et imitent celles d’une personne qui se trouvent sur ses photos d’archives familiales. «En les rejouant, elle a pris conscience de l’importance des mains dans un portrait», indique Charlotte Boisvert-Simard. Cette chorégraphie ludique est l’expression d’un langage codé étrangement émouvant.

Un côté de l’installation «À partir du mur» de Delphine Hébert-Marcoux

En grimpant une marche, on se retrouve immergé dans l’espace investi par Delphine Hébert-Marcoux pour son installation À partir du mur. Un banc nous incite à s’asseoir pour observer les images projetées sur un mur perforé. Dans ce film évanescent, des chiens passent et une jeune femme (l’artiste elle-même) s’affaire. En passant à l’envers du décor, un écran nous montre ce que voit une petite caméra qui arpente le bas d’un pan de mur. Par un troublant jeu de miroirs, les images projetées, réelles et réfléchies se superposent et nous font douter de nos perceptions. «Ça nous amène à nous demander qu’est-ce qu’on regarde et dans quelle temporalité on est», notent les commissaires.

Une impression semblable nous gagne au contact de Dummy Interface de Nathalie LeBlanc. Avec une microcaméra à rendement de basse qualité, l’artiste a filmé un néon fixé au plafond de son atelier. «La lumière est tellement contrastée, crue et forte que la caméra a de la difficulté à se calibrer, ça crée une image presque noir et blanc, vieillotte», indique-t-elle. Les teintes coulent, l’image coupe, révélant la matière vidéo qui devient presque picturale. Deux séquences de ce tournage sont diffusées sur des écrans. Un troisième écran montre l’image, captée en direct avec un léger décalage, du néon de la salle d’exposition. Comme les mouvements des visiteurs perturbent l’image, les plus attentifs pourront percer le mystère du dispositif.

Une portion de l’installation «Cheveux» de Carol-Ann Belzil-Normand

Avec Cheveux, Carol-Ann Belzile-Normand s’est approprié le fond du local en peignant en lilas les murs raboutés et les tuyaux qui y zigzaguent. Elle a suspendu des formes et des dessins aux murs et posé des fantômes de céramique à la silhouette mollasse et aux torses poilus. Une perruque rose gomme balloune tournoie dans un coin et sur un écran, ses GIF animés montrent des corps à longs seins qui se contorsionnent joyeusement. «On est dans l’éparpillement, l’éclatement, le corps fragmenté, numérique, interprété, voire frivole», souligne Delphine Egesborg.

Une dernière œuvre, signée Marie-Soleil Fortier, interroge notre rapport aux machines et à la technologie avec une collection d’extraits de textes gravés dans l’argile. Intéressée par «la charge poétique» de certains écrits scientifiques datant des années 30 aux années 70, l’artiste a relevé des perles comme «Qui sont ses machines?» qui supposent une part d’humanité chez l’inanimé. La dernière colonne de texte s’efface, à cause d’un problème technique, un imprévu qui n’est pas sans déplaire, au final, à l’archiviste.

L’exposition Double/doubles est présentée jusqu’au 10 février au 644, rue Saint-Joseph Est, Québec.