Les bouteilles d'Hélène Chouinard
Les bouteilles d'Hélène Chouinard

Confinés en atelier (2e partie)

Pendant que les écoles secondaires et plusieurs entreprises sont encore fermées au Québec, les artistes continuent de s’activer. Ces habitués du confinement volontaire créent-ils différemment au temps de la COVID-19? Cette semaine, trois couples d’artistes nous ouvrent (virtuellement) les portes de leur atelier.

Hélène et son mari

N’eût été l’annulation de toutes les expositions depuis la mi-mars, le centre culturel de Trois-Rivières accueillerait en ce moment la première exposition du duo Hélène et son mari, formé de la céramiste Hélène Chouinard et du sculpteur (et auteur-compositeur-interprète) Jean-Robert Drouillard.

Dans leur atelier du quartier Saint-Sauveur, Hélène produit sans relâche, avec rigueur et minutie, des dizaines de bouteilles par semaine. Elle s’est lancée il y a un an et demi dans «une recherche complètement folle» sur la couleur. Elle colore son argile en mélangeant trois couleurs de pigments selon différentes proportions. Chaque recette est imprimée comme un code à même l’argile, on reconnaît la forme de certains modèles (dont celle du gin Saint-Laurent, jusqu’au relief de l’étiquette). Six cents objets à goulots s’accumulent dans les étagères de l’atelier et au grenier de la maison.

«Je ne crois pas qu’on aurait investi des milliers de dollars là-dedans si un de nous deux avait été comptable, note Drouillard. C’est une permission qu’on peut se donner parce qu’on est tous les deux artistes et qu’on est ensemble depuis 28 ans.»

Les bouchons de bouteilles d’Hélène Chouinard 

Le bataillon de bouteilles devait se déployer en un grand geste pictural dans l’espace d’exposition, où devaient aussi se trouver les personnages de bois en taille directe qui ont fait la renommée de Drouillard. Comme le mari travaille complètement différemment de sa douce, dans un grand chaos qui ne se boucle qu’à la toute dernière minute, rien n’est prêt de son côté. L’absence d’échéance lui a fait délaisser ses gouges pour le crayon et il a lancé Une chanson pour avril, dont on peut voir le vidéoclip, un collage de vidéos envoyées par des amis confinés, sur le Web. La poésie et les mots devraient d’ailleurs contaminer peu à peu les objets de céramique. Si les contraires s’attirent, ils peuvent aussi s’influencer pour le mieux.

Diane Landry et Jocelyn Robert

Jocelyn Robert devait passer une semaine à Londres en mars, pour le festival Organ Reframed, et tout le mois de mai en France, pour travailler sur des orgues à tuyaux au centre culturel Athanor de Guérande. Avec le recul, il n’est toutefois pas déçu d’avoir dû troquer ces voyages pour du temps dans son atelier de Saint-Roch.

Les circonstances lui ont permis de plonger dans des zones plus intimes et d’amorcer le deuil de son père, décédé au tout début du confinement. «Ma mère, elle, est isolée dans une maison de personnes âgées. C’est difficile de ne pas pouvoir aller la voir et de ne pas avoir eu d’enterrement.» Sont nées ces dernières semaines les images Bouquet et Bistouri et la version finale de Requiem, une pièce méditative faite sur piano informatique, qui prend une tout autre résonance et apporte un certain réconfort à l’artiste et aux auditeurs.

<em>Bistouri </em>de Jocelyn Robert

Son atelier est aménagé dans le même immeuble que celui de sa compagne, Diane Landry, à quelques minutes à pied de leur maison de Saint-Roch. «On vit le stress, les craintes, les deuils, mais comme nous sommes bien installés, avec un fonctionnement régulier, notre base est restée solide et ça aide beaucoup», souligne Jocelyn Robert.

Diane Landry dans son atelier de Saint-Roch

Diane, elle, s’ennuie des bruits de Saint-Roch et du passage des écoliers qui rythmait ses journées. Elle regrette aussi de ne pouvoir consulter au pied levé les techniciens des centres d’artistes de Méduse. «Les ressources techniques sont moins accessibles, je me sens un peu comme en résidence à l’étranger. Ça me force à trouver des solutions différentes», indique celle qui travaille sur un projet d’art public qui jouera avec la lumière et les illusions d’optique.

Dan Brault et Cynthia Dinan-Mitchell

«Au début du confinement, on faisait tout à trois», souligne Dan Brault, qui partage vie et atelier avec Cynthia Dinan-Mitchell et leur fils de neuf ans. «Puis on a trouvé des structures pour continuer à travailler, le temps s’est étiré. C’était psychologiquement difficile au début. Ça nous a pris de court, comme tout le monde. Je me demandais si le marché de l’art allait tenir. Puis j’ai glissé vers la conviction que peu importe ce qui arrive, je vais continuer de faire de la peinture. Ça m’a permis de réaffirmer que j’aime ce que je fais.» Quand il se plonge dans ses toiles fantasques et colorées, son esprit s’évade.

Une toile inachevée de Dan Brault

Après une réorganisation logistique, puisque ses œuvres prisonnières du centre Expression, à Saint-Hyacinthe, devaient migrer vers la Galerie D’este, à Montréal, en mai, Cynthia Dinan-Mitchell a accueilli le ralentissement avec bonheur. «Le rythme d’un artiste qui veut vivre de sa pratique est comme celui d’un businessman. Un time out, ça fait du bien. On se concentre sur ce qu’on aime vraiment», explique-t-elle.

Dessin de Cynthia Dinan-Mitchell

Dans ses dessins qui hybrident les symboles iconographiques, l’ancien et l’actuel, le précieux et le quotidien, elle fait surgir des objets liés au temps et au cocooning. Les préoccupations du moment, subtilement, s’intègrent aux concepts.