Mathilde Leveau et Johanna Knöpfle

Cocréation sur les battures à Saint-Jean-Port-Joli

Sept anciens élèves de l’école de sculpture sur bois d’Oberammergau, en Bavière, et sept artistes québécois ont été jumelés pour créer à quatre mains des œuvres inédites pour la Biennale de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli. Nous avons rencontré trois binômes en pleine création, à deux semaines de l’évènement, qui se tiendra du 26 au 29 juillet.

Transplanter la tragédie

Dans l’atelier-maison entouré de fleurs de l’artiste Caroline Gagné, une grande structure plate, comme un radeau, prend forme sur le plancher. Les planches de cèdres coupées à la scierie AM St-Pierre, sur le 4e rang, seront assemblées selon des techniques japonaises. Les deux artistes pensent encore à la meilleure manière d’y inscrire «Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik». «Pour moi, ces mots-là sont très sonores visuellement», note Caroline Gagné, qui travaille surtout en art audio.

Le connaisseur (ou celui qui sait utiliser les moteurs de recherche) saura qu’il s’agit du titre d’un ouvrage de Nietzsche qui, traduit en français, devient La naissance de la tragédie. Sur un grand panneau dont les lattes de bois espacées laisseront passer le vent, le quidam pourra lire le titre allemand tout en contemplant la vue du fleuve, à partir du Parc des Trois-Bérêts. L’œuvre construite, installée, rigoureusement assemblée, sera plantée dans les battures comme une énigme.

«Le livre parle de la dualité entre le côté intuitif de la création et les structures de création rationnelles», résume Caroline Gagné. «Utiliser l’idée de la tragédie dans un paysage, plutôt qu’au théâtre ou en musique, m’apparaissait intéressant pour un projet au Canada, où tout est plus grand et plus sauvage [qu’en Allemagne]», indique Thomas Straub.

Thomas Straub et Caroline Gagné

Sculpture aux pieds d’argile

Dès leurs premiers échanges, Mathilde Leveau et Johanna Knöpfle ont établi qu’elles travailleraient avec l’argile du Saint-Laurent. Elles ont transporté leur fardeau sous un soleil de plomb pendant la canicule du début du mois de juillet, si bien qu’elles semblaient plutôt lessivées lorsque nous les avons rejointes au bord du fleuve.

«Nous avons observé des roches qui avaient plusieurs strates, et nous avons décidé de nous en inspirer pour créer une œuvre qui aurait plusieurs couches», explique Johanna Knöpfle, (enfin) assise sous l’ombre bienveillante d’un bouquet d’arbres.

La première couche, en argile, a tenu le coup même si la marée haute l’a submergée pendant la nuit. Le petit territoire carré accueille maintenant une deuxième couche, faite des cendres du feu de joie de la dernière Saint-Jean, qui a brûlé dans le parc tout près.

L’œuvre, créée avec des matériaux collectés sur la grève au prix d’efforts colossaux, peut paradoxalement être altérée par les éléments. «Nous ne nous en formalisons pas vraiment, parce que nous voulons jouer avec la nature, le vent, les marées», indique Mathilde Leveau. «Le Saint-Laurent participe à la création», ajoute sa consœur. 

La jeunesse en mouvement

La chorégraphe Chantal Caron, de Fleuve Espace Danse, a été jumelée avec Johannes Volkman, qui arrive au terme d’un projet colossal, baptisé La conférence des enfants, mené depuis quatre ans sur tous les continents. «Nous essayons de créer un conte de fées, en demandant aux enfants ce qu’ils veulent accomplir, ce qu’ils espèrent pour la suite du monde, parce qu’ils sont le futur», indique M. Volkman. Chaque enfant a donc créé un livre et a participé à une performance prenant différentes formes selon les artistes impliqués. Les livres feront l’objet d’une exposition à Nuremberg en septembre, puis le projet connaîtra d’autres développements.  

Pas évident, dans ce contexte, de cocréer. «Ça amène des contraintes, mais ça m’amène ailleurs», philosophe Chantal Caron, qui s’est concentrée sur les éléments qui pourraient s’inscrire dans la démarche de l’artiste allemand. Elle a imaginé une chorégraphie avec des jeunes et de vieux pupitres de bois, sur une version de Peter Henry Phillips de la chanson Repartir à zéro, de Joe Bocan. Johannes Volkman a quant à lui eu l’idée d’inclure une des tables à pique-nique de bois, «un symbole de discussion» dans la présentation-performance. 

Découvrir comment ces éléments seront mis ensemble sera certainement intéressant.

Les autres binômes sont formés de Johannes Bierling et Natalie Lafortune, Michaela Johanne Graper et Sylvie Cloutier, Thomas Hildenbrand et Benoi Deschène, Heike Schäfer et Ché Bourgault, alors que le commissariat est signé Michel Saulnier et Johannes Bierling. Des conférences, visites commentées et spectacles musicaux sont aussi au menu de la Biennale.

Info : biennaledesculpture.com

Chantal Caron et Johannes Volkman

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PATRICK CRUZ: LAISSER PARLER LES MURS

Patrick Cruz a couvert les murs de la grande galerie de Regart d’un texte universel, métissé et indéchiffrable. Jonglant avec l’idée des langues oubliées, de la modernité qui nous cerne et des mémoires qui se brouillent, le Torontois originaire des Philippines crée un monde à la fois évocateur et ludique.

Il est arrivé en résidence de création à Regart avec trois bouteilles d’encre de Chine et ses pinceaux. S’inspirant des langues des Philippines qui ont disparues après la conquête espagnole, il a tracé des symboles sur les murs, l’un entraînant l’autre comme une longue chaîne, horizontalement pour ne pas entraver les coulisses d’encre. L’entreprise mystérieuse peut rappeler les symboles laissés dans les cavernes pendant la préhistoire. Mais l’encre est faite à partir de charbon, un matériau lié à l’industrialisation. Cruz aime jeter des ponts de plusieurs millénaires entre les référents. 

Le plancher de carton contient des carrés jaunes, bleus et rouges, trois couleurs que l’ont trouve sur les drapeaux des pays qui ont colonisés les Philippines (l’Espagne, les États-Unis, le Japon et l’Angleterre), mais qui rappellent aussi le terrain de jeu.

Les boîtes plates, elles, évoquent la migration des marchandises, bien plus organisée que celle des hommes.

«Surrender to Mastery», de Patrick Cruz, à Regart

Deux vidéos présentées sur des écrans posés au sol continuent de brouiller les référents. Le premier rassemble des images de voyages captées avec un téléphone dans plusieurs pays. «Le montage donne l’impression que tout se déroule au même endroit. C’est un peu comme l’effet des symboles sur le mur, il y en a tellement que ça devient abstrait», note Patrick Cruz. Le second se nomme Goldfish, pour tracer un parallèle entre la mémoire lamentable de cet animal et l’amnésie volontaire qui suit souvent une colonisation. Des gens flânent autour d’un monument érigé en l’honneur du Général MacArthur, qui a «libéré» les Philippines, mais celui-ci n’est jamais montré.

«Je ne crois pas que l’art puisse changer le monde, mais il peut certainement démarrer des conversations», juge l’artiste, qui espère avant tout susciter une émotion avec ce saisissant espace immersif.  Josianne Desloges (collaboration spéciale)

L’exposition Surrender to Mastery est présentée jusqu’au 26 août à Regart, 5956, rue Saint-Laurent, Lévis. Info : centreregart.org