L’installation de Christine Comeau, «Inventer le pays», au centre Materia

Christine Comeau à Materia: des poèmes en ciel de lit

Il faut enlever ses bottes, enfiler des chaussons de feutrine vert forêt, se glisser dans les tentes minuscules et s’allonger, pour lire les poèmes brodés noir sur blanc sur des ciels de lit bouffants comme des nuages. Dans son installation «Inventer le pays», Christine Comeau nous invite à voyager en soi, pour ouvrir de nouveaux horizons.

L’artiste, qui a étudié en arts visuels à l’Université Laval, qui a développé son travail au fil de résidences dans les centres d’artistes du Québec et lors de séjours à l’étranger, est maintenant établie à Montréal. «La base de ma pratique artistique vient de me sentir étrangère dans le monde dans lequel je vis. J’ai décidé de faire des sculptures textiles qui recouvrent tout le corps et qui amplifient un peu ce phénomène-là», explique-t-elle.

Partie d’un sentiment personnel, sa réflexion a vite convié les autres. Pour porter ses vêtements, qui ont pris toutes sortes de formes et de couleurs au fil des ans, elle crée de petites communautés et orchestre des performances singulières.

Les premiers projets étaient liés à l’idée du réseau. Les combinaisons de Christine Comeau étaient munies de longues manches et de velcro, pour se connecter avec les autres. «J’explorais aussi l’aspect multifonctionnel. Si on avait juste une combinaison pour toute notre vie, avec des morceaux qui peuvent s’ajouter ou s’enlever, ce serait anticapitaliste, puisqu’on n’a pas besoin de racheter», expose-t-elle. Pour son projet de fin de bac, elle avait créé une boutique et un catalogue pour bien présenter le concept.

Puis ses vêtements individuels connectables sont devenus des combinaisons collectives, des sculptures-monuments. «Les gens étaient pris, ensemble, dans le même survêtement. Ça créait des monstres à plusieurs têtes. Au Colorado, ce fut une des premières fois où j’ai sorti mes sculptures à l’extérieur, dans le paysage», raconte Christine Comeau. 

Les photographies de ces sorties extérieures sont passées du statut d’archives à celui d’œuvres d’art à part entière. 

Les tentes sont apparues lors d’une résidence à Caravansérail, à Rimouski, puis sont devenues des maisons pointues, sur roulettes, à tirer derrière soi à Est-Nord-Est, à Saint-Jean-Port-Joli. Pour son projet Rituels, créé en partie à Vaste et vagues, à Carleton-sur-Mer, puis qui s’est baladé de la Côte-Nord à Montréal, la chorégraphe Marjorie Dunlop-Brière s’est mise de la partie pour mettre en mouvement un tableau vivant et coloré. 

Un poème de l’artiste Christine Comeau, que l’on retrouve à l’intérieur d’une des tentes de son installation «Inventer le pays».

Les dômes

À Materia, les petites tentes blanches en forme de dômes — fabriquées à la main — sont posées au sol. Cinq combinaisons, une blanche et quatre jaunes, sont suspendues sur une corde à linge qui traverse le campement.

Forte de deux spectacles de poésie multidisciplinaire (l’artiste visuelle est aussi poète), Christine Comeau a décidé d’allier plus concrètement ses deux pratiques en intégrant ses mots dans l’installation. «Il y a beaucoup de géométrie dans ma poésie, évidemment je traite des frontières physiques et mentales liées au déplacement», indique-t-elle.

Influencée par ses multiples déménagements et voyages, elle a réfléchi à l’idée du corps contraint, limité dans ses mouvements lors des déplacements, qui doit s’adapter. «Ici, j’avais envie de parler de recueillement, donc j’ai voulu créer de petits abris. Ce n’est pas tant le déplacement qui est mis en scène, mais plutôt l’idée de se poser», note-t-elle.

Le titre, Inventer le pays, réfère davantage à l’intime qu’aux structures géopolitiques. «Pour moi, chaque personne, chaque corps est un pays, un territoire à inventer et à réinventer tous les jours», indique l’artiste. Ses poèmes abordent l’identité, le voyage; ils invitent à méditer sur soi, sur nos ancrages et nos déracinements.

Lors du vernissage, les combinaisons ont été enfilées par Christine Comeau et quatre complices, qui se sont glissées dans les tentes pour faire écho à la voix de la poète, qui se déplaçait dans l’espace. Les mots ont résonné en canon, sur une trame sonore organique et intime, pleine de murmures, créée par David Ryshpan.

Aux visiteurs, maintenant, de vivre l’installation.

Inventer le pays est présentée au 395, boulevard Charest Est jusqu’au 3 février. Info : centremateria.com

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Marie-France Tremblay et son univers ludique, dans le cadre de son installation «Faire prendre», chez Engramme.

MARIE-FRANCE TREMBLAY : TRAVERSER LA COURTEPOINTE

Fendant l’espace allongé de la galerie d’Engramme tel un corridor ludique, une courtepointe géante ou encore un théâtre de marionnettes insolite; l’installation Faire prendre de Marie-France Tremblay donne envie de jouer à la cachette et de revivre le bonheur des cabanes de couvertes.

D’un côté, on retrouve un labyrinthe de bras spaghetti qui se contorsionnent et s’entremêlent. Les appendices d’un yogi fou (ou de Monsieur Chatouille) ont été imprimés sur des carrés de tissus par Marie-France Tremblay et cousus ensemble par une de ses complices du collectif Colifichet (qui tricote toutes sortes de choses, dont des buffets et des Régis Labeaume).

Il y a 450 carreaux en tout, et même s’ils portent la même image, chacun est différent. «J’avais envie que ça ressemble un peu à une courtepointe que ma grand-mère aurait faite. Donc je me suis mis à varier les tissus, j’en ai pris de toutes les sortes, j’ai récupéré. Je ne voulais pas que ce soit trop lisse», indique l’artiste. À l’arrière du mur suspendu, on découvre des explorations plus singulières, aléatoires, un carré à la fois.

Un autre mur de tissu, où apparaît un motif de briques et de fils (vrais et imprimés), est tendu parallèlement au premier, ce qui crée un corridor où se glisser. Celui-là a des trous, des hublots, des cachettes, une extension désoufflée. Des torrents de tissus à motifs d’yeux, de pyramides, de plumes (ou de galets, tout dépendant de quel angle on les regarde) se déversent de ces ouvertures. Sur un tapis tricoté, des couvertures tissées et multicolores accueillent des toutous monstrueux et mignons. 

L’installation Faire prendre a été longtemps mûrie par l’artiste de Québec. Elle a pu intégrer diverses techniques apprises à la maison des métiers d’art et de nouveaux outils, ce qui lui a permis d’amener son travail plus loin.

«Engramme, c’est comme chez moi, je connais bien le lieu, ça fait longtemps que je l’observe, souligne-t-elle. Je voulais exposer à un moment de l’année où tout est blanc dehors et je voulais que les fenêtres soient dégagées, pour que l’installation soit visible de l’extérieur.» En voyant l’insolite déversement du trottoir, parions que plusieurs visiteurs auront effectivement envie d’entrer. 

Faire prendre est présenté jusqu’au 10 février au 510, côte d’Abraham, Québec. Info : engramme.ca