Plusieurs pièces de la série Éprouvés sont en forme de coeur, cousus et recousus, rapiécés et repiqués.

Carole Baillargeon: le parcours des ciseaux

Lorsque Carole Baillargeon laisse courir ses yeux sur les murs de son exposition Ainsi..., présentée au Musée Marius-Barbeau, elle voit des histoires qui se dessinent, des liens qui se tissent entre ses personnages faits d'outils, de fils et d'ornements hétéroclites. L'artiste nous entraîne dans un univers où souffrance, résilience, conscience et humour se côtoient, comme dans la vie.
Une quinzaine de ces personnages avaient été présentés à la Biennale internationale du lin de Portneuf en 2015. Ils s'appelaient alors Victimes de coupures. Ils font maintenant partie du corpus Éprouvés, qui compte une cinquantaine de pièces. «Puis, j'ai eu l'idée d'un cycle et j'ai créé les Endeuillés et les Résilients», résume l'artiste.
Il y a des sous-groupes dans ce microcosme anthropomorphique. Plusieurs Éprouvés sont en forme de coeur, cousus et recousus, rapiécés et repiqués. D'autres pièces sont rassemblées sous le nom Les signes vitaux et sont traversées par une couture qui rappelle la ligne d'un électrocardiogramme.
Une des estampes numériques de la série <i>Filer un mauvais coton</i>
Des ciseaux chinois, de dentisterie, de chirurgie, d'horticulture, à métal, à bois, à papier, à tissu - qui témoignent de différents savoir-faire et qui sont tous comme une extension de la main - servent d'armature à ces sculptures textiles. L'outil devient silhouette, organe, partie du corps ou micropaysage qui accueillent des griffes, des cornes, des figurines, et d'innombrables échantillons de fils et de tissus de toutes sortent.
«On sent une certaine souffrance. Ils sont enveloppés, ils ne peuvent plus servir, ils sont ligotés, et le point fait un peu penser à un point de suture», observe Carole Baillargeon. Le passage frénétique de l'aiguille, sa piqûre inlassable, illustre aussi, en quelque sorte, le passage du temps, les blessures qui s'accumulent.
Les sculptures sont placées en constellations, pour raconter des histoires,  et sont accompagnées de phrases qui agissent comme un sous-texte pour alimenter la réflexion du visiteur.
Pour le corpus des Résilients, des pinces de travail ont remplacé les ciseaux et sont enveloppées de laine corriedale feutrée. Il y a un intéressant contraste entre l'outil robuste et la matière douce qui l'enveloppe, comme des bras. «La résilience n'est pas acquise, c'est un statut fragile. Parfois on voit déjà des taches de rouille sur la laine, ça va évoluer au fil des ans», souligne l'artiste.
Sa réflexion sur les aléas de la vie est poignante, mais également saupoudrée d'humour et de références à la culture populaire. On voit entre autres des personnages des Looney Tunes dans certaines sculptures.
Silhouettes du monde
L'exposition comprend aussi une série de gravures numériques rassemblées sous le titre Filer un mauvais coton. L'artiste a collecté des silhouettes - complètes, ce qui n'était pas une mince affaire - dans les pages du journal Le Soleil. Elle en a fait les personnages centraux de récits-collages qui abordent les méandres de la mondialisation. L'esclavage, la prostitution, le travail des enfants et une série d'histoires vraies ont nourri ses réflexions pour ce travail amorcé lors d'une résidence d'artiste à Sagamie.
Les problématiques complexes - la main-d'oeuvre agricole immigrante, la perdition des espaces naturels, les guerres et le rôle des compagnies, le poids de l'hérédité - sont traduites par des images simples, des textures et des teintes sobres, agencées toutefois dans d'émouvantes compositions. L'artiste y a accolé une citation des Nations Unies, qui rappelle qu'il y a du trafic humain encore aujourd'hui et des gens qui en tirent profit, de manière directe et indirecte. 
«J'ai beaucoup réfléchi à l'identité, dont le vêtement était le véhicule, mais finalement je me rends compte que ce qui m'intéresse, c'est l'humain», constate Carole Baillargeon, dont la réflexion a toujours été profondément humaniste, mais qui parvient ici à exprimer ses préoccupations avec de nouveaux médiums.
L'exposition est présentée jusqu'au 1er octobre au Musée Marius-Barbeau, à Saint-Joseph-de-Beauce.
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Origines et métamorphoses: ma maison au Canada
L'installation <i>Kanata/Canada</i> de Julien Lebargy
Deux maisons historiques de Beauport converties en espaces d'exposition accueillent les oeuvres de sept artistes canadiens, la plupart immigrants, qui proposent leur vision du pays à travers leurs propres préoccupations artistiques et leur propre identité métissée.
Le projet, orchestré par la commissaire Anne-Yvonne Jouan, s'inscrit dans le cadre de Canada 150.
À la maison Girardin, on découvre d'abord le travail du tailleur de pierres Adrien Bobin. Son savoir-faire s'inscrit dans une tradition de plus de 5000 ans, qu'il a expliquée et schématisée sur les murs d'un espace qui reproduit aussi l'intérieur de son atelier de l'île d'Orléans. On y voit entre autres une image de la façade du Parlement de Québec, l'un des illustres bâtiments sur lesquels il a travaillé.
Un dialogue
Dans la pièce d'à côté, deux Andrée Bélanger, l'une française et l'autre québécoise, dialoguent dans une installation. Il y a une vidéo, où l'une d'elles refait son parcours du combattant pour demeurer en France après son divorce, et une cabane, où l'on entrevoit par le trou de la serrure une image originelle, à la fois humaine et végétale.
À la maison Tessier-dit-Laplante, on peut d'abord observer les photographies de Nytha Ortonga à l'extérieur. L'image de plusieurs couples permettent de réfléchir sur ces différences qu'on croit voir ou qu'on ne voit pas. À l'intérieur, Marie-Josée Gustave a créé des suspensions où les fils de papier évoquent à la fois des paysages et la flore du Québec et des Antilles. Véronique Sunatori a tracé une ligne du temps dans l'espace de la maison historique, en utilisant des moulures et une touche de rouge, pour évoquer le Japon.
Le dernier mot de la visite revient au sculpteur Julien Lebargy, qui a élaboré une installation où chaque province et territoire du Canada (représenté dans un casse-tête qui sert de socle) est relié à un enregistrement et à une lumière placée sur le casque d'un enfant de bois. Celui-ci regarde l'image d'un astronaute, qui peut à la fois être lui-même dans le futur ou une image de l'artiste. Lebargy a mis à contribution ses collègues, qui se sont côtoyés lors d'une résidence, pour le volet audio. Il a laissé des traces de son invention protéiforme, avec des résonances historiques, politiques, territoriales et poétiques. 
L'expo est présentée jusqu'au 1er octobre.