Bordée d'art sur Québec

La Manif d'art 8 déferle sur la ville comme une tempête euphorique, mélancolique et féérique. S'appropriant de multiples manières le thème L'art de la joie, plus de 50 artistes signent des oeuvres exposées au Musée national des beaux-arts du Québec, à Méduse et dans l'espace public.
La joie entre au musée
En devenant hivernale et en s'associant avec le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), la Manif d'art 8 s'ancre dans un paysage de neige, sur les plaines d'Abraham, puis étend ses rayons sur plusieurs artères de la ville jusqu'à la coopérative Méduse, dans le quartier Saint-Roch.
La visite est galvanisante et merveilleuse, mais aussi, par moments, chargée de mélancolie et de réflexions graves sur le monde qui nous entoure. «La joie est un combat, elle est une arme pour résister à ce qui nous submerge», prône la commissaire française Alexia Fabre, qui a articulé la Manif d'art 8 sous le thème L'art de la joie.
Ouverture cosmique
À l'entrée du pavillon Pierre Lassonde, on doit d'abord lever les yeux pour voir l'installation Intersidéral du duo montréalais AElab, qui projette des constellations lumineuses sur une grande voile dorée. Notre oreille décode au loin les notes du thème de La guerre des étoiles, qui nous guide vers l'installation Mathieu Valade manifeste, dans l'escalier monumental. Douze manifestes de la modernité défilent sur des écrans sous la forme du générique des fameux films dans une relecture singulière et comique de ces appels au renouveau et à la liberté. L'entrée en matière est imposante et cosmique.
Passé les portes de verre de l'espace d'exposition, on entre dans l'oeuvre Throb de Robbin Deyo, des lignes de vie rouge vif qui font vibrer les murs. On découvre ensuite un grand mobile de masques noirs et blancs du Mexicain Carlos Amorales. «C'est comme si toutes les humeurs du monde étaient rassemblées dans un grand jeu», note la commissaire, pour qui la joie peut se décliner en multiples teintes. Le Parisien Jean-Luc Verna a détourné le fameux logo de Paramount Pictures pour créer son propre emblème, Paramour. Dans la même salle, sa compatriote Morgane Tschiember fera une performance convoquant la Panthère rose et on pourra voir une fresque vidéo de l'Espagnole Pilar Albarracin.
Outre ces quatre pièces qui cohabitent, chacune des oeuvres de l'exposition centrale a son propre espace, ce qui n'empêche pas les liens de se tisser entre elles.
Une alcôve accueille l'installation Joyeux festin de Cynthia Dinan-Mitchell, où petits gâteaux, cerises, vêtements épars et sérigraphies érotiques créent une ambiance coquine, «puisque la joie, c'est aussi le sexe et la volupté», note Bernard Lamarche, conservateur de l'art actuel au MNBAQ et membre du comité artistique de la Manif.
Vicky Sabourin, qui revisite le genre du tableau vivant, nous fait basculer dans un autre univers intime avec Lac caché, la reconstitution à la fois réaliste et surréelle d'un chalet qui a été le théâtre d'un drame. Ce travail sur la résilience trouvera un écho plus loin dans l'installation Soudain, la beauté du duo de Québec Pierre et Marie, qui ont créé une forêt calcinée sur un charnier de toutous usés. Des animaux et des artefacts y surgissent sur des socles noirs et laqués, alors qu'un gros coeur souriant trône sur cet amas de cendres.
L'effet BGL
Avant d'y parvenir, on traverse toutefois, avec l'envie irrépressible de s'y attarder, un morceau de l'installation Canadassimo que le trio BGL a présenté à la plus récente Biennale de Venise. Dans la profusion de pots de peinture, des cadrans arrêtés indiquent toutes les heures, le temps s'étire, le fouillis organisé se reflète à l'infini dans des miroirs. «C'est une incantation à la force de la création», résume Alexia Fabre. Une ode à la récupération, aussi, puisque BGL a reconstruit à l'identique un morceau du pavillon du Canada à Venise en utilisant du bois récupéré dans le local de leur nouvel atelier, une ancienne pâtisserie du quartier Saint-Sauveur.
Un grand espace met en valeur Parade de Jacynthe Carrier et L'orchestre d'hommes-orchestre : une vidéo montrant l'intrigante déambulation de forains venus d'un autre monde, de magnifiques portraits photographiques et un amoncellement d'objets ayant servi au tournage.
La danse du scalp, de la Française Annette Messager, quatre perruques suspendues tourbillonnant grâce à des ventilateurs au sol, a plusieurs référents malgré sa simplicité formelle : «Elle transforme le trophée masculin en une représentation de la liberté des femmes, puisque la chevelure dénouée évoque aussi la séduction et le fait de s'appartenir», indique la commissaire.
Trois oeuvres vidéo de Clément Cogitore questionnent les rapports entre le réel et l'imaginaire. Avec L'intervalle de la résonance, il explore des pendants rationnels et légendaires des aurores boréales alors que Assange Dancing et Élégies placent côte à côte l'image volée de Julian Assange dansant seul et insouciant et celle d'une foule en communion, cellulaires brandis bien haut, avant un concert rock.
Quitter le réel
Un grand dessin de Coco Guzman, de Toronto, présente sa vision foisonnante et vaguement inquiétante du paradis terrestre. Steve Heimberg, de Sherbrooke, a collecté des lapsus, des mots défaillants et des mots inventés pour constituer une oeuvre sonore baptisée Notes. À travers les constructions, les déconstructions et les détournements que nous proposent les oeuvres, la réalité devient protéiforme, insaisissable.
Le parcours au MNBAQ se termine dans une pièce inondée de lumière blanche. On se trouve devant le deuxième volet d'Animitas, du grand Christian Boltanski. D'innombrables perches et clochettes ont été plantées dans un champ de l'île d'Orléans et filmées du lever au coucher du soleil. «Je n'ai jamais vu une oeuvre qui transmette aussi bien cette démesure de l'hiver. C'est une chapelle de recueillement», a exprimé Line Ouellet, la directrice générale du MNBAQ, sans cacher son admiration pour l'oeuvre. 
Refabriquer le réel à Méduse
Des drapeaux faussement joyeux unifiant les nations, des ailes de papillon camouflant des corps contraints, des souvenirs d'adolescence plongés dans des couleurs folles, des réseaux d'information continue placés dans un grand pendule de Newton... La coopérative Méduse devient le théâtre de dénonciations à travers un florilège d'oeuvres séduisantes dans le cadre de la Manif d'art 8.
En entrant par la rue Saint-Vallier Est, on voit une partie des drapeaux du projet U.N. Camouflage de la Société Réaliste, un collectif français qui interroge les symboles du pouvoir. «Ça réunit dans un seul et même monde, sous un motif unique et faussement joyeux qui est en fait le motif belliqueux du camouflage, l'ensemble des 193 États des Nations Unies, en respectant les proportions exactes des couleurs présentes sur les drapeaux réels», explique la commissaire internationale Alexia Fabre. Des drapeaux flottent aussi à la gare fluviale de Lévis et se répandront un peu partout dans le port de Québec et sur les bateaux qui y mouillent en mai.
<em>U.N. Camouflage</em> de la Société Réaliste
Le duo français None Futbol Club, venu en résidence en avril dernier, a créé une oeuvre in situ à l'OEil de poisson, Work no101 : On air. «Ils sont inscrits dans le temps présent, conscients des questions qui touchent la politique et les communications et hackent des systèmes pour mieux les révéler», indique Mme Fabre. Avec des cubes suspendus au plafond où seront intégrées des télés à écran plat, ils ont créé un pendule de Newton, où les images des réseaux d'information continue de plusieurs pays du monde pourront être cognées les unes contre les autres. Ils ont fait de l'éternel état d'alerte de ces réseaux un grand jeu défaillant.
Dans la plus grande des galeries de VU, la photographe de Winnipeg Sarah Anne Johnson présente des images de sa série Field Trip. «C'est un voyage dans ses souvenirs d'adolescence alors qu'elle fréquentait les festivals de musique et qu'elle expérimentait différentes choses. C'est un portrait de cette jeunesse qui vit des instants de pur plaisir, mais on y trouve aussi une forme de mélancolie», explique la commissaire québécoise Anne-Sophie Blanchet. Ces images magnifiques, qui se veulent documentaires, sont maculées de brillants et de couleurs vibrantes, qui pallient aux manques du réel.
L'installation de l'oeuvre de Parastou Forouhar chez Engramme
The Time of Butterflies et Papillon Collection était en train d'être installée chez Engramme lors du passage des médias, mercredi. Les membres du centre d'artistes mettaient la main à la pâte en l'absence de l'artiste militante Parastou Forouhar, retenue en Iran «pour des raisons politiques», note Mme Blanchet. «Ça donne encore une plus grande importance à la diffusion de son travail, puisqu'on peut faire entendre sa voix par la diffusion de ses oeuvres.» Jouant sur l'ambivalence entre l'inquiétant et l'attrayant, l'artiste tisse un motif délicat avec des ailes de papillons. Lorsqu'on s'y attarde de plus près, on distingue toutefois des corps contraints, torturés, parmi les motifs. «Ça montre comment on tente parfois de cacher l'horreur par des artifices», note la commissaire. 
À la Bande vidéo, la Coréenne YALOO (Ji Yeon Lim), établie à Chicago, présente New Millennium Workout Routine, inspiré du programme d'exercices conçu en 1999 par le gouvernement sud-coréen pour garder la nation en santé. Un travail qui démultiplie sa propre image et qui se veut un appel à l'engagement citoyen. Dans une autre oeuvre vidéo, présentée dans la vitrine des locaux de la Manif d'art, l'Allemande Lisa Burke détourne la mode des autoportraits et des vidéos de danse amateurs dans Calender Girls, qui la montre dansant de manière absurde dans 12 décors naturels.
Les oeuvres présentées dans les centres d'artistes de Méduse le seront jusqu'au 19 mars. Celles de Lisa Burke et de la Société Réaliste resteront exposées jusqu'au 14 mai.
Sillonner Québec d'une oeuvre à l'autre
Outre au pavillon Lassonde du Musée des beaux-arts du Québec et à la coopérative Méduse, de nombreuses oeuvres de la Manif d'art 8 devraient tomber dans l'oeil des promeneurs qui sillonnent le centre-ville de Québec, de jour comme de soir. En voici quelques-unes.
La chasse-galerie de Yeondoo Jung (Séoul) dans deux abribus et deux autobus du RTC
Lors d'une résidence à Québec l'été dernier, Yeondoo Jung a recueilli au hasard une multitude de versions de la légende québécoise de La chasse-galerie. Ses épreuves photographiques et ses textes occuperont les espaces publicitaires à l'intérieur de deux bus et deux abribus.
Ravissement de Patrick Dionne et Miki Gingras (Montréal) vitrine du projet Tandem, rue Saint-Jean
Le duo a rencontré des gens de Québec et leur a demandé d'exprimer la joie et le ravissement avec des gestes simples. Une multitude de photos, prises lors de ces rencontres, a été transposée sur vinyle pour créer des photomontages animés montrant la grande diversité des expressions possibles de la joie.
<em>Mythe et évidence</em> de Mathieu Valade, dans le boisé de la maison Henry-Stuart
Mythe et évidence de Mathieu Valade (Chicoutimi) boisé de la maison Henry-Stuart, coin Cartier et Grande Allée
Sous un cube givré, on distingue une grande licorne, blanche, majestueuse et figée dans le temps. L'artefact fantastique semble tout à fait à sa place dans le boisé de la maison Henry-Stuart, où diverses activités de médiation seront proposées.
L'oeuvre vidéo <em>L'il y a</em>, projetée sur la façade aveugle du Séminaire de Québec, est une nouvelle facette du projet <em>Automoirés</em> de Jocelyn Robert. Ici, <em>Automoiré #1</em>
L'il y a de Jocelyn Robert (Québec) façade aveugle du Séminaire de Québec
Cette vidéo est un autoportrait de l'artiste, où s'accumulent lentement d'autres visages provenant de différentes banques d'images numériques. Elle remet en question la manière dont l'identité se construit et se transforme. On pourra la voir de soir et de nuit.
L'organisation de la Manif propose également cinq parcours sur son site Web. Le premier autour du MNBAQ, le second à Méduse, le troisième dans Saint-Roch, le quatrième dans le port et à Lévis, et le dernier dans Sillery, Sainte-Foy, Lebourgneuf et Vanier. Nous vous présenterons certaines de ces expositions périphériques dans les chroniques arts visuels des prochaines semaines.  
Vous voulez y aller?
Quoi: Manif d'art 8
Quand: du 17 février au 14 mai 2017
Où: MNBAQ, Méduse, les rues Cartier, Saint-Joseph et Saint-Jean et divers autres espaces d'exposition de Québec et de Lévis
Macaron: 15 $ adulte, 10 $ étudiant, gratuit pour les 12 ans et moins
Info: manifdart.org